chronique de la montagnePourrat parle d’un « vieux petit temps ». « Un vieux petit temps, tout resserré entre le four et le fagotier », qui sentait le lait caillé, la fumée de résineux. Et on comprend bien ce qu’il veut dire. C’était le temps tel qu’il passait en quelque métairie de montagne, dans la maison du laboureur, loin des remous et des bruits du siècle, moins loin des nuages que des villes, plus près de la forêt que du voisin. Un temps usé d’avoir fait tant de chemin pour venir jusqu’à la chaumière chercher le conscrit ou apporter l’image qui représentait en couleurs vives le retour de Napoléon, ses grenadiers, ses maréchaux, son mamelouk sur un cheval arabe. Le temps des villes, à monter tant de sentiers, à traverser tant de pâturages, à passer par le col des Fourches, avait changé de couleur, de nature et de grain. Le temps de l’histoire, le temps des journaux, avait perdu son tintamarre, sa vitesse et ses frénésies. Il n’y avait plus, si loin du monde, qu’un vieux petit temps, fait d’une cuillère qu’on tourne dans un pot, d’un matou qui ronronne, d’un aïeul affaibli, d’un rayon de soleil jaune qui se pose sur une assiette. Tantôt il sentait la feuille morte, tantôt il sentait le foin coupé. Un vieux petit temps ; le tissu même du tous-les-jours ; étranger au calendrier ; sans numéro dans l’almanach ; parfaitement extérieur à la chronologie. Si indépendant de toute horloge qu’on peut le transporter avec soi et le retrouver dans sa valise sans que nulle montre l’ait modifié. C’est l’actualité en vacances. Quand il commence elle a déjà fini. C’est par là qu’il est vieux de naissance. Il est fait de tout ce qui se passe quand il ne se passe rien.

Je l'ai rapporté de vacances. Et j'y trouve très peu de choses. Les proverbes de mon agenda. Les agendas sont plein de proverbes, et les proverbes pleins de sagesse. On y apprend que c'est le jour de la Saint Côme, et des secrets pour enlever les taches ; qu'il est bon de manger aujourd'hui du pain perdu et des "poires habillées" (perdons le pain, habillons les poires) ; que le soleil se lève à l'aube, comme d'habitude, et se couche à 17 h 32 ; qu'il faut décrasser la flanelle dans des blancs d'oeufs battus en neige ; que le pivert nuit aux ruchers, à la cabane du cygne, aux tonnelles en bois peint, mais que les enfants d'Amsterdam ont le privilège d'entrer à la Bourse des changes, le dernier samedi du mois de septembre et de s'y comporter au gré de leur fantaisie, parce que le bâtiment était près d'exploser, certain jour d'il y a trois cents ans, quand ils avisèrent du danger. Depuis lors ils sont les rois de la ville chaque année pendant vingt-quatre heures.

Tel est le vieux petit temps. gradons-nous d'en sortir. Nous apprendrions dans le journal que nos bébés ont brûlé leur école maternelle et dévoré l'institutrice ; ou qu'à Sarcelles, il y en a dans les caves une centaine qu'on ne peut pas retrouver ; c'est peu sur les deux mille que surveille un seul homme ; mais c'est quand même assez considérable. Voilà ce qui arrive quand on joue dans les caves au lieu de s'amuser dans le grenier ou à la Bourse d'Amsterdam comme les enfants le faisaient jadis. [...]

« Un vieux petit temps », disait Pourrat. Il ne fait pas d’autre bruit que le tic-tac de l’horloge. Il n’est fait que de l’herbe qui pousse. Si on écoutait bien, peut-être qu’on l’entendrait : c’est sa voix la plus importante. Car un jour l’herbe mange l’histoire. Elle a poussé sur la tombe d’Attila. Elle a recouvert les ruines des civilisations. C’est elle qui gagne à tous les coups.  Elle est l’avenir le plus sûr des nations. L’épilogue certain de la planète. L’inactuel mange l’actuel, le petit temps mange le grand, le jour mange le mois, le mois mange le siècle, et l’herbe ère.

Et c’est ainsi qu’Allah est grand.

Alexandre Vialatte, La Montagne, 1er octobre 1963