Tardi

La France a été une terre d'asile pour les réfugiés politiques, les exilés, les persécutés. Etre une terre d'asile est un devoir noble mais grave. Il implique d'être généreux avec les faibles, les vaincus, et inflexible avec les gouvernements qui réclament leurs corps pour les mettre en prison.
Au mois d'août, la nouvelle France a été généreuse avec les forts, en allant rendre hommage à domicile au pire président des Etats-Unis depuis un siècle. La nouvelle France a été généreuse avec le désastreux Bush, à la fin de son mandat, et elle a été inflexible avec les faibles, avec les vaincus, avec ceux qui, depuis longtemps, s'étaient rendus et avaient trouvé asile en France.
Il n'est pas question aujourd'hui de parole donnée par un président de la République et révoquée par un autre. Il ne s'agit pas d'engagements pris et rompus par la suite. Il s'agit en revanche de l'image de la nouvelle France dans le monde. En l'espace d'un mois, elle a été ternie par deux petits événements : l'hommage rendu au puissant et l'outrage à l'hôte impuissant.
La presse italienne titre solennellement : "Arrestation des super-fuyards politiques". Ils n'étaient pas et ne sont pas des réfugiés. Depuis bien des années, ils étaient en fait les hôtes de la terre et du gouvernement français. Ils ont des papiers en règle et sont joignables à leur domicile.
En Italie, nous sommes habitués aux imprécisions volontaires de l'information, généreuse avec les forts, impitoyable avec les faibles. Mais c'est l'Italie, alors qu'il s'agit ici de l'image politique de la nouvelle France. Et de ce qu'elle décidera à propos de citoyens plus français qu'italiens désormais, au regard de leur durée de séjour, mais aussi de leur insertion sociale et de leur mariage avec des personnes de nationalité française, avec des enfants nés en France. [...]

Erri de Luca