chronique de la montagneLe bonheur date de la plus haute antiquité. (Il est quand même tout neuf, car il a peu servi.) Il se composait de pommes, de poires et de scoubidous ; le lapin jouait avec le boa, le vison s’approchait d’Eve sans crainte, le tigre mangeait de la laitue ; un soleil neuf brillait à travers les palmiers qui se balançaient comme de lents éventails ; au premier plan, tout particulièrement soigné, de hautes rhubarbes élevaient leurs panicules au-dessus de vastes feuilles sinueuses ; bref, c’était le Paradis terrestre. L’homme ne sut pas le garder. Il s’en lassa très vite. Il le perdit tout de suite par sa curiosité : il aime mieux savoir qu’être heureux.

Depuis, il court après, en brouette, en auto, en fusée, autour de la Lune. Il ne le rattrapera pas (le bonheur court bien plus vite). Il peut arriver, tout au plus, dans quelque square municipal, qu’un rayon de soleil, se posant sur le mouflon corse entre le cèdre et le marronnier, au milieu d’une pelouse parfaite, fasse vivre l’homme un bref instant dans un faux souvenir de l’Eden. Le bonheur était l’apanage d’un jardinier qui n’avait pas de curiosité ; c’est une race complètement perdue. Je n’en connais que deux (ils ont des rides très compliquées, un peu de raphia qui sort de la poche du tablier, et une chopine cachée à l’ombre). Mais ce ne sont pas des gens heureux : quand il pleut ils veulent du soleil, quand il fait beau ils veulent la pluie. Ils savent très bien que le bonheur c’est ce qu’on n’a pas.

Une invention lucrative de gitane. Une superstition de midinette. Ou alors l’euphorie de la vie au grand air. Les pâtres de la Bible ont peut-être été heureux. Ils étaient habillés de peaux de chèvre et ils dormaient sous les étoiles ; comme ils ne mangeaient que du yaourt (c’est le vrai secret des centenaires bulgares), ils vivaient jusqu’à 300 ans. L’Eternel les récompensait en multipliant leurs olives, leurs brebis et leurs petits-enfants, et ils épousaient des femmes fortes. « La femme forte, dit l’Ecriture, est semblable à une maison de cèdre avec des chambranles peints en rouge ».

J’aimerais bien essayer de m’habiller en peau de chèvre pour multiplier mes olives, mes brebis et mes petits-enfants, mais je ne voudrais pas de cette femme forte « avec des chambranles peints en rouge » qui a l’air d’une femme de Picasso.

Pourtant il y a toujours du mouton dans le bonheur. C’est un ressouvenir de l’Age d’Or, l’âge des bergers et des houlettes. Le bonheur est dans le mouton (et surtout dans le gigot). C’est pourquoi Marie-Antoinette en élevait tant au hameau de Trianon, de vrais moutons du XVIIe siècle, pure laine, poilus jusqu’à la cheville, comme dans les tableaux de cette époque ; et des pattes comme des allumettes.

Passons. Le mouton n’est qu’un symbole. Il veut dire que le bonheur serait dans la nature,la pauvreté et le poireau vinaigrette. C’est une opinion de milliardaire. Et c’est pourquoi ceux d’aujourd’hui vont à Olbia, dans des chaumières préfabriquées par des architectes coûteux. A vingt-cinq mille francs la journée. On m’a raconté leurs orgies dans ces humbles maisons de pêcheurs : ils passent leur temps à se faire des réussites. Parfois tout nus ; bâiller tout nu est peut-être plus amusant que de bâiller en veston. Leur yacht les attend dans la baie.

C’est ça qui prouve que tout le monde n’est pas fait pour le bonheur. L’ogre rêve d’être végétarien. Le pauvre Baudelaire ne cessa jamais de penser que son bonheur eût été de prier la Sainte Vierge, de se lever tôt et de travailler régulièrement. Pour Balzac, c’eût été d’épouser une duchesse, se vautrer dans l’armorial, et de jeter l’argent par les fenêtres. Vivre de festins dans un palais parmi des chefs-d’œuvre incroyables. Il eut finalement sa duchesse et en mourut six semaines plus tard. « Le bonheur meurt ou tue. » Telle serait la morale qui se dégagerait de ses romans. Tout au moins le bonheur exaltant. (Car il croyait aussi à un autre bonheur, paisible, égal, moyen et un peu ennuyeux, une sage soumission aux convenances.) J’emprunte ces conclusions à une savante étude de M. Gérard David dans L’Année balzacienne. Le bonheur ne serait fait que de souvenir et d’espoir. Il ne tiendrait pas aux circonstances, mais à une création de l’esprit, à une certaine fécondité de l’âme. Peut-on mieux le dire imaginaire ? Pourtant, s’il n’est qu’un rêve, n’est-ce pas déjà bien beau ? Chaque époque a le sien. Les églises, les châteaux, les cathédrales, la République, la montgolfière. Aujourd’hui le « rouge frisé » (le rouge à lèvres « frisé »), qui rend le sourire plus piquant ; et la « cire froide épilatoire livrée en bandes ». Et les femmes ne sont pas contentes. C’est que personne n’est fait pour le bonheur.

Pourtant, il y a M. Dussyfleix. J’ai appris à le connaître, et mieux à l’apprécier, en m’occupant longtemps du « Courrier des lecteurs » de l’un de nos plus grands magazines. Ses lettres m’ont toujours frappé par leur admirable justesse, l’exactitude de l’épithète, la sagesse de l’appréciation, l’adaptation de la sensibilité à n’importe quelle circonstance. C’était un homme égal au monde, adéquat à tout événement. Son vrai bonheur était de vibrer. Quand un fou tuait toute sa famille, plusieurs gendarmes et quelques vaches, sans compter les femmes et les petits, il nous écrivait aussitôt : « Quelle épouvantable tuerie ! » ; et quand un tremblement de terre engloutissait douze cents personnes : « Quel effroyable cataclysme ! » Il jugeait tout à sa juste valeur. « Je dis bravo », nous écrit-il quand le France gagna le ruban bleu. « Et je n’exagère pas », nota-t-il, pour prouver à quel point il pesait sa pensée. Le Spoutnik lui arracha ce jugement philosophique : « On ne peut pas arrêter le progrès. » Le monde était à ses pieds comme un vaste théâtre et il vibrait d’accord ; c’était un homme heureux. Il se vivait tout entier dans l’émotion cosmique. C’est pourquoi je lui ai demandé ce qu’il pensait du bonheur. « Le bonheur n’est qu’un songe », m’a-t-il écrit tout de suite. Et je n’attendais pas moins de sa parfaite compétence. Mais je n’ai plus pu le considérer comme un heureux. Son vrai bonheur n’était que d’avoir une opinion.

Le bonheur n’est-il qu’un songe ? comme dit M. Dussyfleix.

Meurt-il ? Tue-t-il ? comme dit Balzac.

De toute façon, quelle imprudence !

Et c’est ainsi qu’Allah est grand.

Alexandre Vialatte, La Montagne, 23 août 1966