Il y a dix ans environ, le rédacteur d'une anthologie poétique était parvenu à m'extorquer la définition suivante : « Mes poèmes sont des lieux de rencontre. Ils cherchent à établir une liaison soudaine entre les éléments du réel que le langage et les façons de voir plus conventionnels ont pour habitude de tenir éloignés. Les petits et les grands détails d'un paysage s'y retrouvent, des cultures et des individus distincts y affluent en une œuvre d'art, la nature y va à la rencontre du monde industriel, etc. Et ce qui ressemble à une confrontation appartient en fait au domaine de l'affinité.  Le langage et les façons de voir plus conventionnels nous servent à manier le monde, à atteindre des buts concrets et bien déterminés. Mais aux moments les plus importants de l'existence, nous faisons souvent l'expérience de leur parfaite inanité. S'ils parvenaient à nous dominer, ils nous conduiraient à l'isolement, à la destruction totale. Je vois donc dans la poésie une possibilité de riposte à ce genre d'évolution. Les poèmes sont des méditations actives qui ne cherchent pas à nous assoupir, mais à nous ouvrir les yeux. »

Passons à la question de savoir comment je vois les poètes contemporains, « leur situation, leurs possibilités ». Dans mon domaine culturel, on décrit habituellement le poème comme chose par trop consumée, pour ainsi dire éteinte, une forme d'expression artistique exclusive qui n'a plus assez de force pour se mettre en valeur. Et les poètes tentent de faire intrusion dans les médias pour qu'on leur accorde un tant soit peu d'attention. Je crois qu'il est temps de rappeler que la position de départ de la poésie reste avantageuse - ce malgré tous les mauvais lecteurs du monde. Un morceau de papier, quelques mots écrits dessus : c'est une chose simple et pratique qui donne une certaine autonomie. La poésie ne demande aucun appareillage lourd et fragile pour être véhiculée d'un lieu à un autre. Elle ne dépend pas d'acteurs dits de tempérament, ni de metteurs en scène despotiques, de producteurs ingénieux aux idées particulièrement marquantes. Ici, il n'y a jamais de grandes sommes en jeu. Un poème n'est pas cet exemplaire unique que quelqu'un achète pour le mettre dans un coffre en attendant que sa valeur marchande augmente. On ne peut pas le voler dans un musée ni même l'utiliser à des fins de transaction dans le trafic de drogue. Et il ne peut pas être incendié par un vandale.

Lorsque je commençai à écrire, à l'âge de seize ans, un certain nombre de mes camarades partageaient mon intérêt pour l'écriture. Parfois, lorsque les cours étaient plus pénibles que d'ordinaire, nous rédigions des poèmes et des aphorismes sur des morceaux de papier que nous envoyions entre les rangées de bancs. Ils nous revenaient pourvus de commentaires plus ou moins enthousiastes. Quelle impression ces mots écrits à la va-vite pouvaient suggérer alors ! C'est en cela que réside la situation particulière de la poésie. Les cours de la vie officielle passent comme une tempête. Et nous nous envoyons des messages inspirés.

Tomas Tranströmer

Texte initialement paru dans la revue hongroise Uj Ira en 1977. Adapté et traduit du suédois par Jacques Outin pour la revue Jungle (n°15, en 1995) des éditions du Castor Astral..

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