pour André Maréchaux.

QUAND j'allais te trouver devant ton feu de braise
Qui soufflait par à-coups, rosissait doucement,
Je te disais: « Ah, qu'on est ben aise »
Et l'horloge battait dans l'ombre, fauchait de son disque luisant
Tu proposais: « Attends ! Tu vas ben prend' quéqu'chose ! »
Et moi, hypocritement: « Non, non. Je n'ai besoin de rien. »
Tu allais vers le placard du fond en t'excusant :
« Je n'ai plus de vin du Pinacle. Une petite goutte ? »
Et tu sortais l'eau-de-vie de ton ancêtre Sylvain Massé
Soldat au 4e voltigeurs de la garde impériale
Né en 1835 de Pierre et de Marie Bonneau
A la Chapelle-Moulière, département de la Vienne
Canton de Saint-Julien-l'Ars
Epoux de demoiselle Laglaine prénommée Modeste
Tu me disais : « Je me suis tuyauté là-dessus. »
« La vigne a été introduite en Gaule après l'an 900 »
« Elle accepte tous les terrains sauf les terrains acides »
Et, de la fiole qui figurait une barrique avec ses cercles et ses « douelles »
Tu versais l'eau-de-vie un peu plus pâle que l'ambre
- C'était une eau-de-vie d'avant le phylloxéra -
(Les amateurs sauront ce que cela veut dire)
O bouteille pleine de rires ...
Tout d'un coup, on avait le pays dans la bouche,
Et la vigne des Hauts, ses pierres à fusil,
Ses grives percutant le silence attiédi,
A l'orée des forêts le cerf haut et farouche,
Le cerf ennuagé de mouches aux ramures de noir persil.
Tout d'un coup, on sentait la vie calme et modeste
De Sylvain Massé, vigneron, époux de Modeste
Qui lui portait, dans un vieux « port-dîner », la soupe aux vignes
La tête d'ail qui fusille les humeurs malignes,
Le « chabichou », la miche grise et le vin blanc.
Noblesse aux mains noueuses, aristo de la pioche
Eborgneur de lèches, écraseur de loches, nous te voyons
Dresser ton dos voûté dans le fond du passé
Paisible et courageux, ô bon Sylvain Massé.
Nous réchauffions les verres d'or fin au creux de nos paumes
En silence nous bénissions l'obscur labeur des hommes
Dans notre cœur chauffait, chantait le fruit clair de ta geste
Sylvain Massé, époux de Modeste.
De cet après-midi, j'ai gardé la mémoire
De la neige tassée dans le lourd ciel d'hiver,
Du feu bleu, du soleil se couchant dans l'armoire
Et des chenets cuivrés, de la chatte gris fer
Qui frissonnait parfois sous ses reflets de moire,
De notre amitié forte, et de l'heure, et du reste,
Et de ton eau-de-vie d'avant les jours d'enfer,
O Sylvain, époux de Modeste.
 
Maurice Fombeure, Arentelles