chronique montagne 2

Le désert engendre les dieux. « Jouez hautbois, résonnez musettes », c'est des sables de Palestine que nous viennent les chants des bergers ; c'est du ciel du désert qu'arrivent les anges en blanc qui sonnent dans des tromperies en or ; c'est sur les dunes de Jordanie ridées du vent, ourlées par lui, brodées comme un ouvrage de dames, que s'impriment les pas des rois mages et que s'élève une odeur d'encens. Terre aride. On a dit que le soleil ni la mort ne peuvent se regarder en face. Et le désert, c'est le soleil et la mort. Une autre dimension de la terre. Le pur espace des géomètres. Et c'est ce sol qui ne produit rien qui donne les dieux. L'esprit souffle sur lui. L'esprit désincarné.

C'est la plus grande chose de la terre. Car l'océan a des rides qui se remuent. L'océan, c'est encore le bruit et le mouvement. Le désert c'est la pierre et la mort, c'est la fixité et le silence. Où se trouve le mouvement se trouve encore le Temps. Où le mouvement n'est plus, le Temps s'abroge.
Le désert, c'est l'Éternité.

On n'habite pas assez le désert. L'homme a pris l'habitude de bâtir dans les villes et de manger l'escalope du veau qui nécessite d'abondants pâturages. C'est ce qui nous perd. Triste coutume. L'homme de la grande époque habitait au désert où il se nourrissait de sauterelles et de poussière fine. Son esprit survolait la chose. On a même vu Siméon le stylite habiter en haut d'une colonne où un corbeau lui portait un petit pain. Et encore. Une fois par semaine. Les bonnes années. Du petit pain fantaisie qui a le droit de ne pas faire le poids marqué. L'homme habitait au-dessus de lui-même; il vivait dans un ascenseur, à dix étages au-dessus du sien; un ascenseur qui ne descendait jamais. II laissait sa guenille à la porte. Après, il pressait sur le bouton.

Tel fut-il. Quels sommes-nous?

On ne devrait habiter qu'au bord des mers ou des grands fleuves, sur les montagnes ou au désert. En Auvergne, en Amazonie. On habite à Meudon, à Massy-Palaiseau. Je connais des gens qui habitent Versailles. Maisons- Alfort est plein d'hommes, faits comme nous, qui y naissent, qui y meurent, qui y prennent leurs repas, qui y vont dans des cinémas et s'y font enterrer dans des caveaux de famille. On me croira si l'on veut mais c'est la vérité. Qu'est-ce qu'ils y trouvent ? On se le demande ; pas eux, sans doute ; sans quoi ils n'y resteraient pas. Dès que l'homme réfléchit, il aspire à quitter ces bas-fonds humides. J'avais une parente à Clermont. Elle ne voulait pas y être enterrée. Elle voulait être enterrée à Orcines. Qui est bien plus haut. « Il y a plus de vue », expliquait-elle. C'est le bon sens même. Et d'ailleurs le cimetière d'Orcines est bien plus sec.

Le désert aussi. Je le connais bien. J'y ai habité. Dans le désert le plus sec du monde avec le désert de Gobi. On y transpire tout à son aise. On y devient noir dès qu'on a pelé du haut en bas. C'est très seyant. Les touristes vous prennent pour le président Lumumba, et se méfient pour leur porte-monnaie. Je vivais au coin du désert et d'une rue des plus fréquentées (c'était le terminus du tramway). Ma fenêtre donnait sur la rue, mon perron donnait sur le vide ; ma fenêtre sur la vie, mon perron sur la mort ; ma fenêtre sur le temps qui passe, mon perron sur l'éternité. A droite les gens montaient dans le tram, le marchand fabriquait des tarbouches sur de grandes formes de cuivre, le « repassor » crachait sur le pli du pantalon, le bourgeois en jaquette chassait des essaims de mouches avec une queue de cheval montée sur un bâton, le petit cireur faisait voler ses brosses comme une canne de tambour-major ; en face, on ne voyait rien jusqu'à Alexandrie, sinon des bateaux qui marchaient comme s'ils avaient eu de jambes. Car leur quille ne se voyait pas. On n'en apercevait que le haut. Et la voilure. Le bas trempait dans le Nil, et on ne voyait pas le Nil parce que la perspective ne le permettait pas. Le matin le soleil se levait d'un seul coup, on entendait claquer les fouets des nomades, hurler leurs chiens. Des ânes se roulaient sur le dos. Deux chèvres poursuivaient dans le vent des papiers gras qui s'envolaient comme des oiseaux. Un barbu de l'Histoire sainte passait contre le ciel, armé d'un gourdin haut comme lui. Un sergent de ville tuait les chats errants avec une carabine Flobert ; un nomade, les ayant attachés par la queue, les jetait à cheval sur un âne. Le désert était bordé de marbre ; on y préparait un trottoir.

J'en ai gardé la nostalgie. Et je viens d'en recevoir des images. Ce n'est pas tout à fait le mien, c'est celui de Jordanie. Celui de la Bible. Celui de Noël. Il est moins plat. L'âme est pourtant la même. Celle de l'homme ne respire que dans ces grands endroits. Ce ne sont que dunes travaillées par le vent, cônes de sable pareils à des villages de tentes, rochers noirs, gouffres de ténèbres, sol gaufré, limons desséchés, boues craquelées, incroyables géométries, trompe-l'œil et illusions d'optique. Murs noirs, travaux cyclopéens dont on ne sait plus s'ils viennent de l'homme ou de la nature. Surfaces dont on ne saurait apprendre si ce sont des plaines ou des murailles, si elles sont vues d'avion, du sol ; matières si monotones et si vertigineuses qu'on se demande si elles représentent un grain de sable grossi mille fois, ou un pays entier réduit aux proportions d'une simple page de livre, la carte d'un État photographié du ciel. Tout trompe et tout étonne. Tout déroute. Tout est démesure dans ces images qui rappellent souvent les Sols et Terrains de Dubuffet. A-t-on affaire à une coupe de terrain, à une plaine, à un mur ou à une motte de terre ? à un pays, à une maison, à un personnage, à une tente ?

Telles sont les distractions du vent.

J'espère que cet album paraîtra prochainement. De grands textes très courts ornent ces grandes images. Laconiques, mais qui vont au fond. Ils sont de Job, de Lawrence, ou de l'auteur lui-même, le docteur Gaspar, le médecin-chef de l'hôpital de Jérusalem. Ils font parler jusqu'à la pierre : il y a une âme du minéral, elle est dite là. C'est un vocabulaire du sable.

La raison d'être du sable est de créer la soif. « Ce qui embellit le désert, a dit le Petit Prince, c'est qu'il cache un puits quelque part. » Un puits, un secret, une eau, un dieu. Comme l'année nous cache la Noël. La Noël est une rose des sables. Le désert donne un goût à l'eau, un parfum à la fleur. C'est le jardin du soleil, qui déshabille toute chose. Il crée à proportion qu'il tue. Le vent de Dieu inscrit sur lui sa signature.

Et c'est ainsi qu'Allah est grand.

Alexandre Vilatte, 22 décembre 1964