Face aux potentielles dérives liberticides du projet de loi antiterroriste de Macron, visant à pérenniser l’état d’urgence, face aux éditocrates délirants qui soutiennent ce projet aussi dangereux qu’inefficace, il faut entendre les juristes, les ONG et les historiens qui s’engagent pour la préservation de l’état de droit et contre le retour de «lois scélérates» comme celles de 1893-1894.

Beaucoup l’ont déjà relevé, l’état d’urgence décrété en France le 14 novembre 2015, au lendemain de l’atroce tuerie du Bataclan et toujours en vigueur à ce jour, s’appuie sur une loi votée le 3 avril 1955 (et plusieurs fois modifiée depuis) pour faciliter la répression du mouvement nationaliste algérien, lequel avait déclenché cinq mois plus tôt une guerre de libération. Cette loi, comme l’a utilement rappelé l’historien Emmanuel Blanchard, « ne fut qu’une étape dans la mise en œuvre de pouvoirs d’exception dévolus à l’autorité administrative ou aux militaires » tout au long de la « guerre d’Algérie ». Et on sait comment la banalisation de ces « pouvoirs d’exception » conduira alors à la généralisation des pires exactions perpétrées par une partie de l’armée française (torture, exécutions extrajudiciaires, disparitions forcées…).

On n’en est bien sûr pas là aujourd’hui, car la conjoncture est bien différente. Pour autant, les menaces pesant sur les libertés des citoyens sont bien réelles. En effet, le projet de loi antiterroriste présenté par le gouvernement d’Édouard Philippe le 7 juin dernier entend bien mettre en place un cadre juridique institutionnalisant les « effets toxiques » des mesures d’exception, comme l’a très justement souligné, dès le 9 juin, l’avocat William Bourdon dans une tribune publiée par Mediapart : « Notre nouveau Président de la République, dans son ouvrage Révolution, avait eu des mots encourageants pour nous convaincre que, plus que son prédécesseur, mieux que les autres, il avait perçu la dimension perverse du piège tendu par les terroristes, c’est-à-dire nous contraindre, à bas bruit et sournoisement, à saborder nos principes et brimer nos valeurs, en sacralisant l’exception. Le projet de loi qui se dessine, inédit dans sa portée liberticide, contredit sévèrement cette intuition. Il suppose l’extraction vers le droit commun de dispositions contenues dans la loi de 1955 relative à l’état d’urgence ayant vocation à demeurer exceptionnelles car temporaires et, avec elles, leur inefficacité et leurs effets toxiques en primes. »

De fait, précisait Le Monde du même jour, « assignations à résidence, perquisitions administratives, fermetures de lieux de culte, zones de protection et de sécurité, toutes ces mesures emblématiques du régime d’exception créé en 1955 pendant la guerre d’Algérie et étoffé par touches successives depuis les attentats du 13 novembre 2015 devraient se retrouver dans la loi ordinaire avec quelques modifications marginales ».

L’inquiétant est que cette dangereuse tentation liberticide est défendue avec ardeur par nombre d’éditorialistes médiatiques, comme on a pu à nouveau le constater le 5 juin, au lendemain de l’attentat de Londres revendiqué par Daech (huit morts et quarante-huit blessés), ce que le journaliste Samuel Gontier, dans sa chronique de Télérama, a pointé avec une ironie mordante : « Lundi soir, sur France 5, BFMTV, CNews, LCI et France 2, tout le monde s’accorde à dire que l’attentat de Londres est le résultat d’un abominable laxisme communautariste. Heureusement, les Français sont plus raisonnables : ils préfèrent renoncer à leurs libertés pour être protégés par un État policier. »

François Gèze, sur son blog, à lire ici : Macron et l'état d'urgence