12 juin 2009
Sensation
Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers
Picoté par les blés, fouler l'herbe menue:
Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.
Je ne parlerai pas, je ne penserai à rien:
Mais l'amour infini me montera dans l'âme,
Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la nature, - heureux comme avec une femme.
Arthur Rimbaud, mars 1870
10 juin 2009
"La Passion", Jean-Paul Billecocq d'après Charles Péguy
Enfant, je lisais Péguy sans bien comprendre, fasciné par la musique de ce verbe répété, toujours changeant, toujours cheminant, plus particulièrement émerveillé par de longs poèmes sur la Passion, qui devaient laisser définitivement au fond de moi un goût d'enfance, quelque chose d'obscure et d'obsédant.
Plus tard, devenu comédien, l'ancien écolier toujours
rebelle voulut retrouver ces textes confusément gravés dans sa mémoire : et ce fut
ce beau passage sur la Passion dans "Le mystère de la charité de Jeanne
d'Arc", mais aussi, lui faisant écho, cet hymne à la nuit retrouvé
dans "Le porche de la deuxième vertu". Je les ai relus à la lumière
de ma vie d'homme, mais en tentant de conserver ce que ma simplicité d'enfant
en avait pressenti : je pouvais dès lors toucher du doigt cet oratorio sur
l'amour maternel, et ce que cela implique parfois de douleur, voir de malheur.
Il était question de Dieu, de Jésus, de la Vierge.
Il était aussi question, pour ceux qui croyaient en Dieu
comme pour ceux qui n'y croyaient pas, d'une histoire d'homme, et de celle
d'une mère qui pleure son garçon, son enfant, ce condamné du jour par la
frénésie du peuple, pour une fois en accord avec son gouvernement.
Il était enfin question d'une simple histoire d'enfance, de
larmes et de douceur, d'une empoignade où la fureur cède au mystère.
Ce cri, parce qu'il pouvait être aussi mon cri, je me devais de le mettre en scène, d'en faire ce spectacle, "La Passion", qui a été joué ici et là de 1985 à 1990. Et aujourd'hui pour finir un parcours de théâtreux, il me vient de le reprendre sous la forme d'un disque, de tenter la gravure d'une modeste trace de mes émotions, et d'oser, avec une fière humilité, pousser une dernière fois ce cri contemporain que Péguy nous laisse en partage.
Jean-Paul Billecocq*
Un extrait à écouter ci-dessous :

Le CD "La Passion" 15€, contacter l'auteur : jp.billecocq@orange.fr
* Jean-Paul Billecocq est comédien et metteur en scène, il crée en 1978 la compagnie professionnelle "Le Théâtre du Bocage" et son premier spectacle "Antigone" de Sophocle. Il dirige cette compagnie pendant 12 ans et partage les mises en scène avec Gérard Vernay. Il travaille ensuite comme comédien avec diverses compagnies. Parallèlement, il crée et dirige un ensemble vocal "Petrae Canticum" spécialisé dans la polyphonie sacrée du Moyen Age à nos jours.
En 1985, il crée "La Passion", œuvre en soliste composée à partir d'extraits du "Mystère de la charité de Jeanne d'Arc". Cette mise en scène fera le tour de France jusqu'en 1990, tenant la scène pendant trois mois à Paris.
Lettre de Michel Péguy (petit-fils de Charles) adressée à Jean-Paul Billecocq à l'occasion de la sortie du CD "La Passion" (cliquez pour agrandir)
14 mai 2009
Chronique des longues actualités
L'actualité existe-t-elle ? Elle est du jour et elle meurt à peine née. Sa nature est d'être éphémère. Son caractère est de passer vite. Son essence est d'être inactuelle dans la minute même qui la suit. Rien de plus arbitraire également : elle est composée de faits triés par les journaux. Sans eux elle n'existerait pas. Et les journaux ne peuvent rendre compte, pour cent raisons, que d'une partie infinitésimale de tout ce qui arrive : ils ont laissé passer (quel oubli !) la naissance de Napoléon. L'actualité la plus répandue est celle dont ils parlent le moins : le solstice, la neige, la Saint-Sylvestre, les saisons, la première fleur, la dernière feuille. Où est le journal qui parle de l'aube ? L'aube, suprême curiosité de l'homme. Car, cela ils l'ont bien compris (la Bible aussi, relisez la Genèse, relisez l'histoire du pommier), l'homme vit surtout de curiosité. C'est le dernier vice qui lui reste. Toutes ses curiosités blasées, il garde celle de son décor. Il a vu le jour. Il ne cesse de vouloir le revoir. Au bout du compte l'homme de la grande actualité, ce n'est peut-être pas le journaliste, mais le poète. Son actualité ne se fane pas. [...]
On voit par là que l'actualité est surtout faite du songe des hommes. Ils durent peu mais le songe leur survit. Leurs songes les enterrent un par un. L'actualité se compose de morts plus que de vivants (vous n'avez qu'à lire les journaux, vous n'avez qu'à voir les cimetières) Il y a peu d'hommes vivants par rapport aux défunts, la plupart des hommes sont sous la terre. La plus sûre actualité de l'homme est cette immense nuit souterraine où il voisine inexorablement avec la taupe et le rêve du cosmos. Même quand le soleil, perçant la brume, vient faire briller au pied d'un vieux rosier, dans les petits cimetières montagnards, comme les paillettes d'une carte de Noël, le givre de la tombe étroite où il ensevelit ses songes. Sans appel, sans recours, sans pitié ; je ne dis pas sans espérance. Au fond de la terre agité d'insomnie par le lent mouvement des étoiles.
Et c'est ainsi qu'Allah est grand.
Alexandre Vialatte, le 11 décembre 1962
24 février 2009
Chronique de la mort du loup
Ces temps derniers ont été marqués
par un grand nombre d’évènements : les rivières étaient gelées, et même
les ports de mer, le charbon ne pouvait plus arriver, Jean Paulhan a été élu à
l’Académie Française, et plusieurs loups, selon la presse, se sont promenés
dans des villages de la Haute-Saône. On a même espéré qu’ils mangeraient des
enfants, qu’ils feraient toutes sortes de choses, bref que ce serait très
intéressant. Car il n’est rien de plus passionnant que le loup. Il fournit
l’homme de fables et de descentes de lit. Que resterait-il de La Fontaine sans
cet animal plein de rage ? Qui aurait mangé l’agneau ? Qui ferait
peur aux bergères ? Malheureusement, selon la science, il paraît que ce
n’était pas vrai ; que le loup ne s’était pas promené dans la
Haute-Saône ; que le directeur du muséum a déclaré qu’il n’y a plus de
loup ; du moins en France, plus de loup français ; tout ce qui est
français disparaît petit à petit. Même le loup. Il n’y aurait plus de loup. On
a été bien ennuyé. D’autant que dans le dictionnaire on en trouve encore de
très beaux. Il assure que le loup français naît le plus souvent à
Angoulême ; ou tout au moins dans la région. On ne sait pas où il vote, où
il achète son pain, mais on sait qu’il vient d’Angoulême. Ce qui fait voir
qu’il est bien français. […]
Aussi Vigny admirait-il le loup. Il le donnait en exemple à l’homme. Le loup disait-il, « souffre et meurt sans parler », et l’homme, à son avis, devrait en faire autant. Il ne réfléchissait pas que c’est bien plus difficile (et pourtant il arrive que l’homme le fasse aussi ; surtout s’il passe sous un train très rapide ; comme le Train Bleu, ou l’express de Nice ; ou s’il tombe dans une cuve pleine de fonte en fusion) ; au lieu que le loup ne saurait rien dire même quand il meurt ou quand il souffre. On n’a jamais vu de loup qui parle. Ce n’est pas au loup que l’on doit l’Oraison funèbre de Turenne, ni le Discours de la méthode, qui est le plus savant discours du monde, ni les monologues de Pierre Dac. Tandis que l’homme a eu Bossuet, Jaurès, Mirabeau, Massillon. Le loup peut souffrir sans parler, mais l’homme peut parler sans souffrance. Rendons à chacun ce qui lui est dû.
Même dans Saki, il n’y a pas de loup qui parle. Et pourtant il adore les loups ; comme Vigny, comme tout le monde, comme les enfants normaux. Dans Saki les enfants normaux sont ravis quand le loup mange la petite fille modèle, avec toutes ses médailles de sagesse, d’obéissance et de ponctualité. Il la mange sans rien dire et elle meurt sans parler. Comme dans Vigny. Au lieu que ses chats sont extrêmement bavards ; ils disent du mal de tous les invités ; en plein salon ; et peut-être même à l’office ; il y en a un nommé Tobermory, qu’il faut retenir de cancaner avec les bonnes.
En un mot, il n’y a plus d’enfants, il n’y a plus de chats, il n’y a plus de loups, plus de charbon, et plus de pittoresque. Il n’y a plus rien.
Et c’est ainsi qu’Allah est grand.
Alexandre Vialatte La Montagne, 12 février 1963
23 octobre 2008
Ils cassent le monde
Ils cassent le monde
En petits morceaux
Ils cassent le monde
A coups de marteau
Mais ça m'est égal
Ca m'est bien égal
Il en reste assez pour moi
Il en reste assez
Il suffit que j'aime
Une plume bleue
Un chemin de sable
Un oiseau peureux
Il suffit que j'aime
Un brin d'herbe mince
Une goutte de rosée
Un grillon de bois
Ils peuvent casser le monde
En petits morceaux
Il en reste assez pour moi
Il en reste assez
J'aurais toujours un peu d'air
Un petit filet de vie
Dans l'oeil un peu de lumière
Et le vent dans les orties
Et même, et même
S'ils me mettent en prison
Il en reste assez pour moi
Il en reste assez
Il suffit que j'aime
Cette pierre corrodée
Ces crochets de fer
Où s'attarde un peu de sang
Je l'aime, je l'aime
La planche usée de mon lit
La paillasse et le châlit
La poussière de soleil
J'aime le judas qui s'ouvre
Les hommes qui sont entrés
Qui s'avancent, qui m'emmènent
Retrouver la vie du monde
Et retrouver la couleur
J'aime ces deux longs montants
Ce couteau triangulaire
Ces messieurs vêtus de noir
C'est ma fête et je suis fier
Je l'aime, je l'aime
Ce panier rempli de son
Où je vais poser ma tête
Oh, je l'aime pour de bon
Il suffit que j'aime
Un petit brin d'herbe bleue
Une goutte de rosée
Un amour d'oiseau peureux
Ils cassent le monde
Avec leurs marteaux pesants
Il en reste assez pour moi
Il en reste assez, mon cœur
Boris VIAN, Poésies
07 février 2008
Fils
Fils, donne-moi ton pays,
donne-moi le pays
où jamais je n'irai.
Enseigne-moi le chemin qui va
du rêve le plus vieux
à ton bonheur futur.
S'il faut, abandonne-moi
parmi les ruines de mon siècle
et gagne sur l'autre rive
le chant bâti
dans nos poèmes.
Fais sonner s'il faut
ta colère sur mon front,
interdis-moi
de renoncer.
Fils,
je parie ton monde
contre le mien.
Jean-Pierre Siméon
01 décembre 2007
Les galets
Les galets écoutent la mer
qui leur raconte des
légendes
Le temps passe sur eux
enracinés à même le sable
ils imaginent peut-être
ce qu'ils aperçoivent au
loin
et qu'ils ne connaîtront
jamais.
Les galets demeurent sans
bruit
veillant avec les étoiles
sur le sommeil du monde
qui se ferme dans la nuit.
Max Alhan
23 novembre 2007
Saisons
Si
je dis
les
corbeaux font la ronde
au-dessus
du silence
Tu
me dis c'est l'hiver
Si
je dis
les
rivières se font blanches
en
descendant chez nous
Tu
me dis le printemps
Si
je dis
les
arbres ont poussé
leurs
milliers de soleils
Tu
me dis c'est l'été
Si
je dis
les
fontaines sont rousses
et
les chemins profonds
Tu
me diras l'automne
Mais
si je dis
le
bonheur est à tous
et
tous sont heureux
Quelle
saison diras-tu ?
Quelle
saison des hommes ?
26 septembre 2006
Automne
Odeur des pluies de mon enfance,
Derniers soleils de la saison !
A sept ans comme il faisait bon,
Après d’ennuyeuses vacances,
Se retrouver dans sa maison !
La vieille classe de mon père,
Pleine de guêpes écrasées,
Sentait l’encre, le bois, la craie,
Et ces merveilleuses poussières
Amassées par tout un été.
O temps charmant des brumes douces,
Des gibiers, des longs vols d’oiseaux !
Le vent souffle sous le préau,
Mais je tiens entre paume et pouce
Une rouge pomme à couteau.
René-Guy Cadou
09 septembre 2006
Je veux une vie en forme d'arête
Je veux une vie en forme d'arête
Sur une assiette bleue
Je veux une vie en forme de chose
Au fond d'un machin tout seul
Je veux une vie en forme de sable dans des mains
En forme de pain vert ou de cruche
En forme de savate molle
En forme de faridondaine
De ramoneur ou de lilas
De terre pleine de cailloux
De coiffeur sauvage ou d'édredon fou
Je veux une vie en forme de toi
Et je l'ai, mais ça ne me suffit pas encore
Je ne suis jamais content
Boris Vian (Je voudrais pas crever)
















