Le guetteur mélancolique

Et toi mon coeur pourquoi bats-tu ? / Comme un guetteur mélancolique / J'observe la nuit et la mort / Guillaume Apollinaire

01 novembre 2009

Rencontre "Terre et territoires"

CHIAPAS09Le Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte (Cspcl) organise à Paris deux journées de rencontres, débats et concerts de soutien, sur le thème « terre-territoires ».

Nous proposons de décliner ainsi ce thème :
- Quelles sont nos luttes pour l’accès à des espaces de vie et d’activité en ville comme à la campagne ? Et quelles relations entretenons nous avec notre environnement ?
- Quelles sont nos confrontations avec les logiques étatiques, capitalistes, marchandes, qui nous imposent le contrôle et la domination sur nos espaces, nos territoires et dans nos vies ?
- Comment résister, comment construire et organiser l’autonomie, au quotidien, de façon concrète, dans nos collectifs, dans nos groupes, dans nos réseaux ? Comment construire ensemble d’autres alternatives à ce monde, dans ce monde ? (...)

Ces rencontres sont prévues à la CIP (14-16, quai de Charente, 75019 Paris) les 5 et 6 décembre 2009.

Voir le blog dédié à ces rencontres : http://terre-et-territoires.blogspot.com/.

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17 septembre 2009

Depuis Mexico, ruta 2009

lucha_sigue

Los señores del Reino del Miedo
No producían maíz, ni chocolate, ni mantas.
Ellos sólo producían miedo.
Y con miedo pagaban a los hombres y a las mujeres
Que cultivaban la tierra
Y tejían el algodón.
Quien protestaba, moría ;
Y también la duda estaba condenada *

Bien le bonjour,

Sur toutes les routes du Mexique est apparu un nouveau panneau portant en chiffres de couleur une seule date, toujours la même, 2010, ruta 2010. Le Mexique d’aujourd’hui, le Mexique del Señor Fécal, dit Calderón, se prépare à célébrer en grande pompe le centenaire de la Révolution mexicaine et le bicentenaire de la lutte pour l’indépendance. C’est leur 14 Juillet, mais avec une petite différence tout de même, alors que le 14 juillet 1789 marque le début de la contre-révolution française, et les petits hommes d’État français peuvent bien l’honorer avec des défilés militaires, 1910 rappelle le commencement du soulèvement zapatiste, el votán Zapata, et nous savons tous ici que Zapata n’est pas mort, que la lutte pour la liberté et pour la Madre tierra, ne s’est jamais arrêtée ; quant à la date de 1810, elle marque le point de départ de la lutte pour la libération des peuples, n’oublions pas que les armées des curés Miguel Hidalgo et José Maria Morelos étaient formées des peuples purhépecha et nahua du Michoacán, qui ne parlaient pas espagnol et qui cherchaient avant tout à se libérer des oppresseurs, aussi bien espagnols que créoles. 1810, 1910... tous ces panneaux ruta 2010 que le gouvernement a pris soin de dresser tout le long des routes me paraissent une façon, pour lui, de conjurer un avenir proche, qu’il semble appréhender.

Aujourd’hui, en 2009, le peuple nahua d’Ostula, petit bourg sur le versant pacifique de la Sierra Madre dans l’État du Michoacán, vient de récupérer plus de mille hectares de terre, qu’au cours des ans s’étaient peu à peu appropriés, avec la complicité des instances gouvernementales, quelques personnages douteux et sans vergogne. Lors de la rencontre entre le peuple d’Ostula et le Congrès national indigène, qui a eu lieu les 7, 8, et 9 août de cette année, les autorités villageoises ont évoqué la Vierge de Guadalupe, patronne du village et figure de la Terre Mère universelle. La Vierge de Guadalupe est l’étendard des troupes zapatistes comme elle fut l’étendard des armées de Miguel Hidalgo. Les petits hommes d’État mexicains vont tenter de faire de la révolution mexicaine et de la lutte de libération des peuples une fiction, un pur spectacle avec fanfares et jeux de lumière, gardons pourtant en mémoire que la résistance et la lutte des peuples pour leur libération est toujours d’actualité et fait partie de la réalité du Mexique d’aujourd’hui.

Au Mexique, comme partout ailleurs, nous nous débattons entre la représentation que l’on cherche à nous donner de la réalité et cette même réalité. Ici pourtant le contraste est trop grand entre représentation et réalité pour que nous tombions dans le panneau. L’idéal d’un mode de vie, dont se veut porteuse la société de consommation avec jeunes femmes blondes grandes et sveltes et jeunes hommes porteurs d’attaché-case, à l’image du monde anglo-saxon, est bien trop éloigné de notre quotidien pour présenter un quelconque attrait. Nous sommes encore attachés à la réalité de la vie collective, la fiction d’un futur déshumanisé où l’after-shave serait le summum de la séduction a peu de prise sur notre imaginaire, les mensonges de l’État aussi. Seule une toute petit frange de la société se laisse prendre aux promesses d’un futur aseptisé et démocratique débordant de marchandises. Cet hiatus entre représentation et réalité nous permet de saisir ici plus aisément que dans le premier monde les enjeux de notre temps.[...]

George Lapierre : la suite de l'article est à lire ici CSPCL

* Les seigneurs du Royaume de la Peur ne produisaient pas de maïs, ni de chocolat, ni de couvertures. Ils produisaient seulement de la peur, et c’est avec la peur qu’ils payaient les hommes et les femmes qui cultivaient la terre et tissaient le coton. Qui protestait mourait ; et le doute aussi était condamné.

(Popol Vuh, ou l’histoire légendaire du peuple de maïs)

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29 août 2009

Mexique : terrorisme d'Etat et impunité

act_al

Le gouvernement mexicain, par l’intermédiaire de la Cour suprême de justice de la nation, vient de faire libérer 20 des paramilitaires qui en décembre 1997 ont assassiné 45 indigènes tsotsil à Acteal, dans les Hautes Terres du Chiapas. Les victimes, en majorité des femmes et des enfants, appartenaient à l’organisation catholique des Abejas.

Un mouvement dont les membres ont le tort de soutenir les revendications des zapatistes, avec lesquels la seule divergence porte sur l’organisation armée, refusée par ces chrétiens fervents et pacifistes.

Les Abejas étaient en prière lorsque les paramilitaires ont surgi pour commettre le massacre. À quelques centaines de mètres se tenait un détachement de l’armée fédérale mexicaine, sous les ordres d’un général.

La tuerie a entraîné l’exode de plusieurs milliers d’habitants d’Acteal et des communautés voisines, et fait naître dans toute la région un fort sentiment d’insécurité, attisé par la présence des militaires.

Devant l’indignation nationale et internationale, et la pression de la population locale, la "justice" officielle avait dû opérer des arrestations. Mais les responsables au plus haut niveau, notamment le président de la République, Ernesto Zedillo, et le ministre de l’Intérieur, Emilio Chuayffet, n’ont jamais été inquiétés.

La stratégie de "guerre de basse intensité", incluant la création et l’utilisation de groupes paramilitaires, a été mise en œuvre par le gouvernement mexicain en réponse aux exigences zapatistes de terre, de justice et de dignité. Les paramilitaires sont recrutés dans les villages indigènes. Payés, armés, entraînés et protégés par l’armée, ils sont également "récompensés" par l’usurpation des terres et des biens des familles qu’ils terrorisent et font fuir.

Comme l’expliquaient les anthropologues André Aubry et Angélica Inda (La Jornada du 23 décembre 1997), il s’agit essentiellement de jeunes privés d’accès à la terre. Leur situation est liée en premier lieu au manque de terrains cultivables à disposition des populations indigènes, historiquement dépouillées par les colonisateurs et leurs successeurs.

Cette privation est aggravée par l’offensive néolibérale actuelle, visant à supprimer la propriété collective du sol (facteur de stabilité, de gestion équilibrée et d’une culture de solidarité sociale) et à imposer la propriété individuelle, dont on sait qu’elle débouche rapidement sur une concentration des terres au bénéfice de l’agroindustrie. Le PRI, au pouvoir pendant plus de 70 ans, a été le principal artisan de cette politique de paramilitarisation.

Dans la région d’Acteal, il s’est en outre appuyé sur des églises et sectes évangélistes pour semer la division au sein des villages, et miner l’influence du courant de l’Église catholique proche de la "théologie de la libération". Mais le PAN, actuellement détenteur du pouvoir fédéral avec Felipe Calderón, et le PRD, qui gère l’État du Chiapas par l’intermédiaire du gouverneur Juan Sabines, misent également sur le déclenchement d’une guerre civile dans la population indigène, pour tenter de détruire la progression et les succès de l’autonomie zapatiste, laquelle pourrait faire tache d’huile dans le reste du pays.

Il aura fallu, au cours des dernières années, toute la patience et la détermination de l’EZLN (celle-ci n’a jamais employé ses armes contre des civils, a fortiori contre d’autres indigènes) et l’exigence d’une justice sans vengeance de la part des membres des Abejas, pour éviter le véritable bain de sang que les gouvernements mexicains des trois niveaux (local, régional et fédéral), par leur politique, espèrent manifestement provoquer.

En attendant, la libération des tueurs paramilitaires, ordonnée sous le prétexte d’irrégularités dans les procédures pénales qui ont accompagné leur arrestation et leur condamnation, sème le désarroi, la colère et la peur chez les familles des victimes et les survivants.

Cette décision témoigne d’une volonté réitérée d’assurer l’impunité des auteurs matériels et intellectuels des crimes d’État, au Mexique et ailleurs. Elle s’inscrit dans la continuité de ceux qui ont été récemment perpétrés contre des populations en résistance à Atenco, à Puebla ou dans l’Oaxaca, et fait sérieusement craindre à un retour des pratiques des assassinats massifs (massacre de Tlatelolco en 1968) et de la "guerre sale" (enlèvements et exécutions clandestines opérées par l’armée, tortures et meurtres systématiquement impunis) des années 70 et 80.

Nous ne devons pas oublier que la "guerre de basse intensité", enseignée à l’École des Amériques de Fort Benning, aux USA, est une "invention" française. En outre, des entreprises vendent du matériel militaire à l’armée mexicaine, et des membres du RAID ont participé à la "formation" de policiers de ce pays. Cela explique probablement l’épais et presque unanime silence de la presse de chez nous à propos de la violence récurrente de l’État mexicain à l’égard des populations.

Le message envoyé par le président Calderón et ses juges aux victimes d’Acteal ne s’adresse donc pas qu’aux victimes. Il vise également les zapatistes et tous ceux, nombreux au Mexique, qui résistent "en bas et à gauche", sur le terrain, aux politiques brutales de saccage et de destruction. Celles-ci permettent, certes, à une poignée d’individus et d’entreprises de s’enrichir. Mais, ici comme ailleurs, elles ne font que précipiter des pans entiers de l’humanité dans le désastreux cul-de-sac de la société industrielle capitaliste.

Jean-Pierre Petit-Gras sur le site CSPCL

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16 août 2009

Los Zapatistas sacan los dientes

Documentaire sur des ateliers dentaires dans le Caracol de Roberto Barrios (avril 2008). Les communautés indigènes du Sud du Mexique, les associations mexicaines et étrangères travaillent depuis plus de quinze ans à l’amélioration des conditions de vies dans les zones reculées de la forêt Lacandone. Voici un petit exemple du travail effectué, malgré l’opposition des gouvernements successifs et de certains voisins...


les Zapatistes montrent les dents
envoyé par xavisoutham. - L'info video en direct.

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25 juillet 2009

Ici et là-bas : communiqué du CSPCL

crimen_atencoLe Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte, créé en 1995 pour porter le feu et la parole des insurgés et communautés zapatistes et plus largement des luttes sociales au Mexique, a continuellement fait le lien entre ceux qui luttent ici et là-bas, radicalement, contre le système capitaliste.

Engagés à soutenir toutes les luttes d’autonomie et de projets autogestionnaires, il nous semble fondamental de nous positionner face à l’expulsion du lieu occupé « La Clinique » à Montreuil et les violences policières qui ont suivi.

Pour nous, « La Clinique » était un exemple de construction d’espaces communautaires pour tous les sans voix et les sans droits ou se mêlaient projets de vie, de lutte et d’organisation politique, en dehors des partis.

Ce lieu était tellement important car il se voulait un centre social autogéré dans un quartier populaire de la périphérie de Paris. Comme toujours, l’État et sa police ont décidé de détruire cette expérience concrète de résistance et de construction d’un autre futur. Ils l’ont fait avec une violence extrême. Les mercenaires de la police ont délibérément blessé plusieurs habitants de « La Clinique » et leurs soutiens du quartier.

L’un de nos camarades a perdu un œil visé à la tête par un policier avec son flash-ball. Ce camarade fait notamment parti de La Parole errante, située également à Montreuil, espace culturel qui a toujours ouvert ses portes pour des initiatives en solidarité avec les zapatistes, les gens d’Atenco et plus largement aux différents luttes.

La violence dont a fait preuve une fois de plus la police à Montreuil n’est pas une bavure de plus : elle vise, ici comme au Mexique ou ailleurs, à dissuader les gens de reprendre en main leur vie et les territoires qu’ils occupent que ce soit celui de leur ville, de leur rue ou de leur communauté.

D’Atenco au Chiapas, de Montreuil à Tarnac, de la Guadeloupe au Pérou, de Toronto à Oaxaca, la police et l’armée sont à pied d’œuvre pour défendre l’État et ses valets.

Aux côtés de ceux qui luttent à Montreuil et ailleurs, nous continuerons à défendre nos territoires de vie et de résistance face aux gouvernants et aux exploiteurs.

Police hors de nos quartiers !
Solidarité et résistance !

Le Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte.

Contact avec les habitants de la clinique :
laclinique93(a)gmail.com et www.laclinique.over-blog.net

Site internet de La Parole errante :
www.la-parole-errante.org

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27 mars 2009

Manu Chao viré du Mexique ?

manu_chao_1Les autorités mexicaines examinent la possibilité d’expulser Manu Chao du Mexique, lui reprochant des propos pouvant être considérés comme des ingérences dans la politique mexicaine.

Lors d’une conférence de presse, l’auteur de Clandestino avait qualifié de «terrorisme d’état» une intervention policière à San Salvador Atenco* dans la banlieue de Mexico en 2006.

Le 4 mai 2006, 2.000 policiers anti-émeutes avaient investi le village pour libérer 11 agents séquestrés par des villageois après des heurts violents, consécutifs à une tentative des policiers de déloger par la force des vendeurs ambulants et qui avait dégénéré en bataille rangée, faisant deux morts.

Lors de l’intervention, plus de 200 personnes avaient été arrêtées et des brutalités policières, ainsi que des agressions sexuelles, avaient été dénoncées.

L’article 33 de la Constitution mexicaine prévoit que «les étrangers ne peuvent en aucune manière s’immiscer dans les affaires politiques du pays» et que le gouvernement a «le pouvoir exclusif de leur faire quitter le territoire national», immédiatement et sans jugement.  (Source AFP)

* Pour en savoir un peu plus sur Atenco

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15 mars 2009

L'âme du Mexique

carlos_montemayorLoin des vacances narco-mexicaines des Sarkozy, Carlos Montemayor nous parle de la richesse des langues indiennes au Mexique.

Carlos Montemayor est le premier écrivain à succès mexicain à avoir impulsé des projets éditoriaux visant à préserver, promouvoir et diffuser les œuvres d’auteurs s’exprimant dans leurs langues d’origine. Un patrimoine dont il affirme qu’il fait partie intégrante de la littérature mexicaine.

Dans les années 1980, je me suis rendu dans la région d’Oaxaca où j’ai rencontré différents peuples indiens. Pour moi ce fut la découverte d’un monde différent tant sur le plan des conditions sociales, politiques, que culturelles et linguistiques. C’est là que j’ai entendu pour la première fois les langues zapotèque, chinantèque et mixe. Puis je me suis rendu dans le Yucatan où j’ai rencontré une communauté qui m’a ouvert les portes de son savoir et m’a enseigné le maya. Une langue très proche dans sa structure du grec et du latin classique...

J’ai pris conscience de la richesse de cette langue pourtant si peu exploitée dans la littérature. C’est de là qu’est partie l’idée de monter des ateliers littéraires pour aider ceux qui voulaient écrire en maya à organiser la langue sur le plan grammatical et syntaxique. Beaucoup de matériel a ainsi été produit et, au bout de sept ans, j’ai commencé à traduire ces textes en espagnol. D’autres communautés indiennes ont alors fait appel à moi. C’est le début d’un travail de dix ans qui aboutit à la publication, en 1993, de trois séries de « Lettres mayas contemporaines », un recueil bilingue de 50 œuvres d’auteurs du Yucatan, de Quitana Roo, de Campeche et du Chiapas.

La littérature en langues indiennes existe depuis bien longtemps, avant même que ne commence la Conquête espagnole. Mais il ne faut pas oublier que la domination étrangère, qui s’est accompagnée de la christianisation et de l’alphabétisation forcées des indiens, a eu des conséquences sur la transformation et le recul des langues autochtones. "L’espagnolisation" a ensuite continué sous diverses formes jusqu’au XXème siècle, condamnant les langues indiennes à être mises sous silence.

La plupart des langues indiennes du Mexique présentent une richesse sonore, rythmique et vocalique beaucoup plus grande que les langues européennes modernes. Leur sonorité et leur poésie sont très difficilement traduisibles en français, en espagnol ou en anglais. Pour le reste, elles se prêtent aussi bien que toutes les autres langues du Mexique, du continent et du monde à la création littéraire. Les thèmes abordés sont également les mêmes que ceux de leurs contemporains : l’amour, la mort, la vie, le compromis social, la vision historique, le sacré, le profane, la solitude humaine, les luttes politiques et armées.

Une des grandes richesses de notre pays est sa diversité linguistique. C’est un trésor dont nous devons prendre soin, car il contient l’âme de tous les peuples du Mexique. Nous devons chanter dans toutes ces langues, écrire dans toutes ces langues, et penser dans toutes ces langues. Toutes ont le même but :  réveiller la conscience des peuples...

Entretien à lire sur RUE89

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13 mars 2009

Conte 7 : « Le Vieil Antonio raconte... »

calendrier_maya_completUn petit jour froid, glacé et silencieux nous trouve éveillés, il y a de cela quelque chose comme quinze ans. Et comme il y a vingt-cinq ans, le Vieil Antonio brille d’une petite lueur parmi les ombres que nous formons, lorsqu’il allume sa cigarette faite à la rouleuse. Nous nous taisons. Personne ne dit rien. Tout le monde attend. Le Vieil Antonio invoque alors la tiédeur de la parole, la parole qui soulage, qui console, qui apporte l’espoir.

"Les plus anciens parmi les anciens, les tout premiers de nos sages, racontaient qu’il semblait que les premiers d’entre les dieux, ceux qui accouchèrent du monde, l’avaient fait sans ordre d’aucune sorte. Qu’une fois faits, ils n’avaient fait que jeter les morceaux n’importe où. Que le monde créé n’était pas un mais qu’il y en avait beaucoup et très différents les uns des autres. Autrement dit, que, comme vous dites vous autres, il y avait beaucoup de géographies. Et ils racontent nos sages qu’à ce moment-là les temps se sont réunis, à savoir le passé, le présent et le futur, et qu’ils sont allés protester auprès des dieux. “Comme c’est fait, là, c’est pas possible. Autrement dit, on ne peut pas faire notre travail avec un tel capharnaüm de mondes. Il faut qu’il n’y en ait qu’un seul, pour que les temps puissent poursuivre notre marche par un seul chemin.” Voilà ce qu’ils ont dit les temps en question. Alors, les dieux ont écouté ce que leur disaient le passé, le présent et le futur, et ils ont dit : “D’ac’, on va voir ça.” Alors se sont réunis les premiers d’entre les dieux, ceux qui ont accouché le monde, et va-t-en savoir de quoi ils ont parlé. Ce qu’on sait, c’est qu’ils y ont mis le temps. Assez plus tard après, les dieux premiers ont appelé les temps et voici ce qu’ils leur ont dit : “Nous avons fini de méditer les paroles que vous avez prononcées et nous voulons vous dire que ce n’est pas une bonne pensée votre pensée.” Sur quoi les temps ont commencé à protester, et que nom de..., que c’est nous qui s’y collent encore une fois parce qu’on n’est pas des dieux, que ceci et que cela. Les dieux leur ont demandé d’attendre car ils n’avaient pas fini de leur dire toute leur parole. “D’ac’ ”, les temps ont dit, et ils ont attendu la suite. Alors les premiers d’entre les dieux leur ont expliqué que le temps était proche où allait arriver “Mandón”, le Dictateur, qui allait vouloir dominer le monde entier et soumettre en esclavage tout ce que le monde contenait, qu’il allait détruire et qu’il allait tuer. Ils ont expliqué que grande et terrible était la force de Mandón et que dans le monde il n’y aurait nulle autre force qui égalerait la sienne. Que la seule façon de lui résister et de lutter contre Mandón était d’être nombreux et différents, pour qu’ainsi Mandón n’adopte pas la manière d’un seul et les mette en déroute tous. Que les dieux comprenaient que ça faisait beaucoup de boulot pour les temps de devoir se faire nombreux et différents pour accomplir leur travail et leur passage dans chacun des mondes que le monde avait, mais qu’il n’était pas question de faire autrement, que c’était comme ça. Et ils leur dirent qu’il n’y aurait donc pas un temps pareil pour tous les mondes qu’il y avait dans le monde, mais qu’il y aurait de nombreux temps. Autrement dit, qu’il y aurait, comme vous dites vous autres, beaucoup de calendriers. Et alors les premiers d’entre les dieux ont dit aux temps que dans chacun de ces nombreux mondes qui forment le monde, il va y en avoir quelques-uns ou quelques-unes, c’est selon, qui sauront lire la carte et les calendriers. Et que le moment viendrait où le passé, le présent et le futur s’uniraient et alors tous les mondes vaincraient Mandón. Voilà ce qu’ont dit les premiers d’entre les dieux. Mais les temps, juste parce que c’étaient de vrais bourriques, parce qu’ils connaissaient déjà la réponse, leur ont demandé si, quand finalement Mandón aura été vaincu, alors les mondes se réuniraient en un seul monde. Alors les premiers d’entre les dieux leur ont dit que c’est quelque chose que verraient les hommes et les femmes de ces temps-là, qu’ils sauraient alors si le fait d’être différents les rend faibles ou au contraire les rend forts pour pouvoir résister vaincre tous les Mandón qui vont continuer d’arriver."

Le Vieil Antonio s’en est allé. Il continuait de faire un froid de canard, mais une petite lueur était restée, comme pour que l’ombre ne soit pas toute seule.

Voi-là.

Merci beaucoup compañeros et compañeras et compañeroas.
Sous-commandant insurgé Marcos.
Mexique, le 5 janvier 2009.

Traduit par Ángel Caído.

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09 mars 2009

En haut, à droite : la justice au Mexique

atenco

Il n'y pas que Florence Cassez à croupir dans les geôles mexicaines, voyez plutôt...

Jacinta : 21 ans de prison

Elle s'appelle Jacinta Marcial, c'est une mère de six enfants, indigène otomi de 42 ans. Elle a été condamnée à 21 ans de prison en décembre pour avoir "séquestré six policiers de l'Agence Fédérale d'Investigation (le FBI mexicain)".

Avec deux autres femmes, avec leurs petits bras. Les preuves retenues par le juge: une photo où on voit Jacinta dans son village et derrière des policiers. On ne s'est pas embarrassé de preuves et le juge a tranquillement interrogé Jacinta en espagnol, une langue qu'elle ne comprend pas.

Son seul témoignage aujourd'hui, donné à une ONG de défense des droits de l'Homme: "Je suis depuis trois ans en prison, et je n'ai rien fait. Je voudrais qu'on m'écoute, je ne sais ni lire ni écrire, mais petit à petit, les autres détenus m'ont appris l'espagnol et m'ont expliqué pourquoi je suis ici."

Il se trouve qu'il existe des dizaines de témoins de ce qui s'est déroulé quand 6 policiers ont débarqué au village de Jacinta le 26 mai 2006. Ils sont venus racketter les plus pauvres, ceux qui ont des étals au marché. Les gens ont protesté, les policiers ont calmé le jeu et sont repartis. Mais ils ont choisi trois femmes pour se venger, cinq mois après. Jacinta et sa belle-fille étaient du lot.

Ignacio : 112 ans de prison

Il s'appelle Ignacio del Valle. A 56 ans, ce paysan, boucher et sérigraphiste a été condamné à 112 ans de prison le 21 août 2008. Son crime? Appartenir à une organisation paysanne et avoir défendu aux côtés des zapatistes, des marchands de fleurs ambulants qu'on voulait déloger pour construire un supermarché.

Depuis le 5 mai 2006 il est reclus dans la prison de haute sécurité d'Altiplano avec les plus grands capos de ce pays. On sait peu de choses aujourd'hui de lui: sa cellule mesure 3 mètres sur 2, elle est éclairée 24 heures sur 24. Il a droit à 35 minutes de soleil, 10 min de téléphone mais pas aux journaux. Nous ne sommes pas à Guantanamo pourtant.

Sa fille se cache depuis la même date, pour les mêmes accusations. Ils étaient 300 paysans le 3 mai 2006 à bloquer une autoroute pour obtenir une table de négociation avec les autorités locales. Le 4 mai avec une violence indescriptible qui fera 2 morts parmi les habitants, la police arrête 216 personnes.

Lors du trajet qui les mène à la prison, les détenus seront victimes des pires violences. Les hommes sont constamment frappés, quant aux femmes, elles subissent des violences sexuelles. 30 porteront plainte pour viols. La Suprême Cour de Justice de la Nation (la SCJN), a reconnu le 19 février 2009 les violences subies mais a estimé que des responsabilités à un plus haut niveau ne pouvaient être prouvées. 12 autres prisonniers ont reçu des peines de prison de 31 ans chacun.

Article à lire sur RUE89

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08 mars 2009

Mexique: Sarkozy prendra-t-il aussi la défense des prisonniers d'Atenco ?

atenco

L’affaire Florence Cassez fait grand bruit. On pourra se demander à quoi tient l’ampleur de la campagne en faveur de sa libération : des dizaines de journalistes voyageant au Mexique pour la rencontrer et, en apothéose, la mobilisation du Zorro de l’Elysée.

Dans le même temps, une autre affaire étouffe d’une injustice criante, dans le plus parfait silence médiatique : celle des prisonniers politiques d’Atenco. A ceux qui sont prêts à s’émouvoir des montages policiers et de la corruption judiciaire qui règne au Mexique, on fera valoir qu’ils n’ont aucune chance d’être conséquents et crédibles s’ils ne prêtent pas attention également aux prisonniers d’Atenco.

Atenco est une commune des environs de Mexico. Ses habitants se sont mobilisés pour défendre leurs terres, situées à proximité d’un lac à l’équilibre écologique fragile, et ont réussi a empêché en 2002 la construction de ce qui devait être le nouvel aéroport de Mexico. Les gouvernements locaux et fédéraux leur en ont gardé une rancune farouche.

En mai 2006, profitant d’un prétexte mineur (un conflit portant sur la vente de fleurs sur le marché), la police de l’Etat de Mexico, appuyée par les autorités fédérales, a lancé une énorme opération répressive, qui s’est soldée par deux morts, des centaines d’arrestations d’une rare brutalité, le viol d’environ trente femmes. Autant d’atteintes graves aux droits humains qui viennent d’être reconnues, le 12 février 2009, par la très officielle Cour Suprême de Justice du Mexique (laquelle s’est toutefois abstenue de fixer des responsabilités politiques).

Parmi les détenus, figuraient les principaux organisateurs des mobilisations contre le projet d’aéroport. Treize d’entre eux ont été condamnés à des peines aberrantes, jusqu’à 112 ans d’emprisonnement dans le cas d’Ignacio del Valle, détenu dans les conditions redoutables d’une prison de haute sécurité (isolement presque total, cellule éclairée jour et nuit, etc.).

Ces peines reposent pour l’essentiel sur des délits fabriqués et arguent également que des fonctionnaires auraient été retenus par la population, puis relâchés, dans le cadre des luttes pour les revendications d’Atenco (une pratique assez courante au Mexique, dont il reste à vérifier qu’elle a bien été utilisée en l’occurrence, et qui, en tout état de cause ne saurait justifier des peines aussi disproportionnées).

Il y a quelques jours, de nombreuses personnalités, essentiellement mexicaines, ont engagé une campagne afin d’obtenir la liberté des treize prisonniers politiques d’Atenco. Parmi ses organisateurs, figurent Manu Chao, les acteurs Diego Luna et Daniel Gimenez Cacho, les écrivains Carlos Montemayor et Paco Ignacio Taibo II, l’historien Adolfo Gilly, des journalistes, ainsi que l’ancien évêque de San Cristobal de Las Casas, Samuel Ruiz.

A l’heure où le Mexique a les honneurs du Salon du Livre de Paris, il serait de notre honneur d’apporter un soutien actif aux prisonniers d’Atenco. Et qu’ainsi le souci que certains ont de défendre une compatriote ne soit pas l’arbre qui cache la forêt d’une inacceptable injustice à l’encontre de Mexicains qui n’ont fait que se battre pour leurs droits et leur terre.

Jerôme Baschet,  chercheur à l'EHESS à lire sur RUE89

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