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Il y a un peu plus de cent ans (1906) naissait  Maurice Fombeure  à Jardres dans la Vienne. Un des poètes de par chez nous. Passé par l'Ecole normale d'instituteurs et la faculté de Poitiers puis par l'Ecole normale supérieure de Saint-Cloud, Fombeure est professeur de lettres au lycée Lavoisier à Paris. Ses premiers poèmes paraissent en 1925 dans La ligne de coeur de Julien Lanoë, puis ils paraissent dans La nouvelle revue française et Le mercure de France. La plus grande partie de ses oeuvres est publiée aux éditions Gallimard.

 

A l’occasion de la huitième édition du Printemps des Poètes, en 2006, la Médiathèque de Poitiers avait rendu un hommage à ce poète en exposant des recueils de poésies conservés à la Médiathèque François-Mitterrand, des manuscrits, dédicaces et documents rares prêtés par le Musée Maurice Fombeure de Bonneuil Matours.      

 

Présentation...

La Rue, où Fombeure poussa son premier cri à la saison des prunes et des vendanges était un hameau à deux feux; y habitaient d'une part le grand-père Jacques Fombeure, de l'autre, l'oncle et la tante Bouillaud et, dans la même maison, Louis et Juliette Fombeure, les parents de Maurice. Louis Fombeure, je l'ai bien connu, était un homme robuste, coloré, républicain « comme on n'en fait plus», plein d'une autorité patriarcale, mais vif autant que bon, au demeurant très fin. Je l'ai entendu, en 1936, découvrant au haut du clocher un drapeau rouge murmurer, en se caressant la barbiche: « ceux que ça gêne n'ont qu'à l'enlever ». Maurice appelait son père «le Caïd» et ne s'est jamais senti plus heureux que le jour où, dans le vacarme et l'odeur entêtante de la scierie, le Caïd lui a dit, après avoir lu La Rivière aux oies : « C'est bien, Maurice, tu as eu de la mémoire ». Louis Fombeure, qui aimait le bois pour le bois, pour ses copeaux de miel, son écorce à bateaux, sa poussière d'or, aimait aussi le travail bien fait ; au Lipp, où Maurice l'avait amené un mercredi soir, parmi toute une clique de bruyants poètes, je le revois, digne jusqu'à la noblesse dans son costume noir de villageois qui s'endimanche, apprécier de l'œil et de la main les céramiques signées Fargue (le père de Léon-Paul) qui revêtent les murs de la brasserie.

« Grand forestier », prud'homme, maire de Bonneuil-Matours et parfait artisan, le Caïd est mort le 24 novembre 1956; je ne crois pas que Maurice guérisse jamais de cette mort. Pas plus qu'il ne guérira de celle de Juliette Daillet sa mère (« daillet » signifie faucheur - celui qui tient le « dail », en poitevin), décédée treize jours après lui avoir donné la vie. Mis en nourrice à Liniers, à quelques kilomètres de Jardres, Maurice faillit y mourir. Alors, sa grand-mère, Eugénie DaiIlet, et son grand-père, Alphonse Daillet, le prirent avec eux à Ogeron (commune de Bonneuil-Matours) et le confièrent à une autre nourrice, la « mère Billoux », qui le sauva. Son père vint peu après se fixer à Ogeron, avec les grands-parents.

Dès qu'il put marcher, Maurice commença d'explorer la forêt de Moulière, toute proche, sous la conduite du grand-père Puisais, le père de grand'mère Eugénie; nous le retrouverons gardeur d'oies et de vaches, dénicheur d'oiseaux et de proverbes, élève de l'école primaire puis, à douze ans, du collège de Châtellerault, où il est interne, où l'exil lui pèse. A seize ans, il entre à l'école normale d'instituteurs de Poitiers. C'est à la fin de son séjour dans cet établissement, installé, à deux pas de Saint-Hilaire, dans l'élégant hôtel du Doyenné, qu'il devient mon surveillant à l'école primaire supérieure; il ne l'est que deux mois, s'en va à Bourges, toujours comme « pion », mais cette fois à l'école normale; il restera dans la cité de Jacques Cœur jusqu'en 1926, continuant à écrire des vers comme il le faisait depuis l'âge de quatorze ans. En 1925, il envoie des poèmes à Salmon, qui l'oriente sur Cocteau et Max Jacob, lesquels l'encouragent. En mars 1926, il fait, comme le feront tant de jeunes poètes, le pèlerinage de Saint-Benoît-sur-Loire; Max lui fait les honneurs de la Basilique. Echange de bons procédés, Maurice lui fera admirer les extraordinaires chapiteaux de Saint-Pierre, à Chauvigny, et les innombrables Mélusine-en-son-cuveau qui ornent le fronton des portes de cette curieuse ville-haute, quand le « pénitent en maillot rose» viendra lui rendre sa visite à Poitiers.

Fombeure habite alors rue Cloche-Perse, à deux pas de la place de la Liberté où se tient chaque année le marché au raisin et au fond de laquelle le logis du marquis de Roux, pilier local de l'Action Française, s'accole à la Loge Maçonnique. Pour aller à la Faculté des Lettres, logée dans le magnifique Hôtel-Fumé, Maurice doit couper la rue de la Chaîne, où un moyen âge guenilleux et braillard perdure, en plein vingtième siècle, sous les encorbellements de maisons de torchis qui s'épaulent mutuellement. Tout un monde de « ferlampiers », de « zigues à puces» et de « faux-sauniers », nourri de gros rouge et de mendigoteries diverses, qui cligne de l'œil en direction d'un poète bien fait pour le comprendre. Avec l'hôtel Fumé et l'hôtel du Doyenné, entre lesquels il fait la navette, c'est la Renaissance, une Renaissance déjà culottée comme une vieille pipe ; tout autour, c'est, un peu plus culotté encore, un foisonnement roman, gothique, foré de rues des Balances d'Or, du Calvaire, du Plat d'étain, de la Regratterie, d'escaliers du Diable. Ici, la borne où Jeanne d'Arc prit appui pour descendre de cheval ; ici, tronquée, donc « abolie » la tour (nervalienne) du Palais des Princes d'Aquitaine ; là, toujours intacte, la pierre-levée où Rabelais et ses camarades se hissaient pour manger force pâtés et vider force flacons...

Mais revenons à la chronologie: c'est en 1927, à l' Hôtel-Fumé, que l'étudiant ès-lettres Maurice Fombeure fait la connaissance de l'étudiante ès-lettres Carmen Javaugues, qui deviendra sa femme le 6 août 1930 et se fera connaître, comme poète, sous le nom de Carmen Oriol :

Ton cœur est frais comme tes bras,
Ta bouche est fraîche comme l'ombre,
Ton ombre est fraîche comme une eau
Qui s'écoulerait de ton cœur ...

Pierre Menanteau, qui a vu naître cet amour, a écrit sur lui cette jolie page: « Parfois, boulevard Pont-Achard, nous faisons de la musique ; je chante de vieilles chansons des pays d'ouest, des mélodies de Moussorgsky que vous accompagnez, Carmen, avec une souple autorité. Parce que vous êtes toute jeune, parce que vous êtes belle, parce que vous êtes réservée, vous intimidez un peu vos amis. Vénus peut vivre parmi nous - et ce n'est pas un madrigal... Dans votre noblesse patricienne, vous êtes si attentive, si prévenante, si discrète, que les femmes ne vous en veulent pas d'être belle. On sent que vous avez derrière vous des aïeules montagnardes qui ont vécu sans bruit leur dure vie économe et opiniâtre. Vous leur devez ce goût du silence comme aussi ce rire qui, brusquement, sonne joyeux. Etre la femme d'un poète, est-ce chose si facile ? Cependant vous donnez, Maurice et vous, l'image d'un bonheur à la fois fervent et équilibré ».

Mais n'anticipons pas : les années 1927, 1928 et 1929 sont encore pour Maurice des années d'études. Il prépare le concours d'entrée à l'Ecole normale supérieure de Saint-Cloud, s'échappant, dès qu'il le peut, vers Bonneuil-Matours, la scierie paternelle, la rivière, les « truites de bronze » et les grenouilles « aux yeux cerclés d'or ». Il ne pourrait vivre sans ce contact renouvelé avec les eaux, la faune des eaux. A Poitiers, une de ses plus marquantes émotions est l'audition, en compagnie de la femme fraîche qu'il aime, de La Cathédrale engloutie. Toujours l'eau, le signe de l'eau ...

En 1929, il entre à l'école normale supérieure de Saint-Cloud. IL y restera deux ans. Les silences sur le toit paraissent en 1930 aux éditions Saint-Michel. La même année, Maurice et Carmen vont se marirer à Rouen puis font un voyage aux îles Chausey. En 1931, l'armée se souvient du sursitaire Fombeure.

Enfin rendu à la vie civile, il est nommé professeur de lettres à l'école normale d'instituteurs des Vosges, à Mirecourt, où il passe deux années paisibles. En 1932, a paru La rivière aux oies. A la rentrée d'octobre 1934, Fombeure est muté à Arras où il restera trois ans...

En 1937, il quitte le lion des Flandres pour la rue du Vieux-Colombier, l'ombre de Saint-Sulpice et la proximité de Saint-Germain-des-Prés. Le sixième arrondissement de Paris était tout indiqué pour cet amoureux des vieux bourgs aux rues tortes. Il trouve-là un petit peuple d'artisans affables, de cabaretiers à la trogne fleurie (« Guitard, empereur des Canettes »), de provinciaux que plusieurs lustres de vie parisienne n'ont débarrassés ni de leur accent, ni de leurs racines terreuses. Vieilles maisons de guingois, enseignes insolites, noms cocasses, poétiques, dont l'origine se perd dans la nuit des temps, découpage extravagant des toits nocturnes sur lesquels la lune pose son « large profil paysan », Maurice trouve également là un cadre où il ne se sentira jamais vraiment exilé. Professeur au collège moderne de Saint-Germain-en-Laye, puis au lycée Jean-Baptiste Say, à Auteuil, enfin au collège Lavoisier, près du Val-de-Grâce, il partagera désormais son temps entre ses cours et son établi de poète, en l'espèce une immense table ancienne que lui offrit sa femme pour qu'il y puisse étaler à l'aise ses manuscrits, ses bouquins et ses pipes. Il a un fils, Jacques, dit Jacqueton (toujours le moyen-âge), aujourd'hui - ou déjà ? - « hypokhagneux » au lycée Henri IV, un chat nommé Marc-Adolphe Papillon, et une table réservée à la brasserie Lipp, le mercredi soir. Non qu'il tienne tellement à jouer les empereurs des lettres. Mais parce que la vie littéraire l'amuse. Et aussi parce que, se souvenant d'avoir reçu, à ses débuts, les encouragements d'un Gustave Kahn, d'un André Salmon, d'un Jean Cocteau, d'un Max Jacob, d'un Paul Valéry, d'un Léon-Paul Fargue, il croit de son devoir d'accueillir aujourd'hui ses cadets.

Depuis 1942, innombrables sont les jeunes poètes qui sont allés vider une chope ou un verre de rouge avec lui. Que viennent-ils chercher ? Ils ne le savent pas exactement, et je ne crois pas qu'il sache très bien lui-même ce qu'il leur donne. C'est pourtant considérable et infiniment plus utile que n'importe quelle leçon de poésie: le compagnonnage d'un poète de plein vent et d'eau vive, toujours « tel qu'en lui-même », dans son comportement d'homme comme dans son « travail de poète ». Au Lipp, c'est-à-dire au sein de la province la plus littéraire de France, chaque syllabe lente, ronde, autonome, à la fois pesante et musicale, que prononce le poète de Bonneuil-Matours, chaque bouffée de sa pipe inséparable, libèrent des bonds de rainettes, des envols d'hirondelles, des chassés-croisés de truites « tripartites » sous les saules. Si la migraine qui accable la poésie française depuis le surréalisme n'a pas dégénéré en méningite, si elle s'est même grandement atténuée, c'est à de telles soirées rafraîchissantes, revivifiantes, qu'elle le doit ; pour ne rien dire de l'atmosphère joyeuse, voire gauloise, que Fombeure sait entretenir autour de lui.

J'ai dit que la vie littéraire l'amuse. « L'œil en coin », il s'est laissé décorer, couronner, primer et décerner par Paul Claudel le seul brevet de poète que l'olympien bonhomme ait jamais accordé à quelqu'un: « Quand on aime de tout son cœur la bonne vieille terre française et la bonne vieille vie française, les villages français, les petites villes françaises, toutes les choses et tous ces êtres autour de nous qui parlent français, il faut lire Maurice Fombeure, c'est quelqu'un qui parle français, un certain français, un certain vers français, clair et gai comme du vin blanc, et aussi adroit et prompt dans son empressement dactylique que le meilleur Verlaine. La veine de Villon et Charles d'Orléans ».

par Jean Rousselot, Collection "Poètes d'aujourd'hui", Ed. Seghers, 1957