chronique de la montagneLes marronniers roussissent déjà. Les rues sont vides. L’homme s’est rappelé mollement la prise de la Bastille. Quelques fusées le soir du 13 : c’étaient des pétards de banlieue ; quelques autres le soir du 14 : c’étaient celles de la capitale. Peut-être l’homme est-il las d’avoir pris la Bastille ? C’est qu’il s’est tout de suite rendu compte qu’il n’y a jamais assez de prisons. Le patriote Palloy lui-même (1), qui tira tant de gloire et de profit d’avoir démoli la Bastille, se mit immédiatement à en créer de nouvelles, ou tout au moins à les perfectionner : « Qu’il est doux, notait-il dans son journal intime, pour un homme qui a rasé les geôles du Despotisme, d’élever les cachots de la Vertu ! »

Ce qui prouve qu’il voyait grand, et même qu’il voyait loin. Qui ne comprend en effet qu’il faut beaucoup de prisons ? Louis XI l’avait vu tout de suite. Cromwell, Néron, Caligula ; les gens les plus inattendus : James Joyce assure « que c’est une religieuse qui inventa le fil de fer barbelé ». Hors de prison, en effet, un homme fait tout ce qu’il veut. Il rentre chez lui à n’importe quelle heure, fréquente n’importe qui et boit n’importe quoi. Il se promène n’importe où. Il parle, il juge, il tranche ; c’est un criminel en puissance ; il kidnappe les petites filles dans les bois de Ville-d’Avray. Tous les jours on est obligé d’arrêter ainsi mille personnes. On n’a même plus de place pour les mettre. On se trouve contraint d’en gracier. Ce qui ne se produirait pas si l’homme restait chez lui, dans un endroit obscur et frais, protégé de lui-même par des grilles, une alimentation légère et des méditations suivies, avec un gendarme à la porte. On ne saurait trop le garder de ses funestes penchants.

Cependant l’été sévit. Le soleil tombe d’aplomb. Le ruisseau tarit, la vipère se dessèche. Le porc-épic rôde autour des campings, avide de sel pour fixer l’eau dans le sang. Il ronge les selles, les mocassins, les manches de pioche, tout ce qu’imprègne la sueur humaine, qui est riche en chlorure de sodium. Aux terrasses des cafés, on voit des hommes superbes, gras et massifs, avec les cheveux coupés en brosse, la chemise ouverte sur la poitrine, boire sans fin des demis de bière dorée que leur apportent incessamment, sur des plateaux qui passent en l’air au-dessus des têtes, des garçons surveillés par le maître d’hôtel qui a une tête de grand éditeur. Les brasseurs édifient des fortunes incroyables. Ils ne voyagent plus qu’en première dans le métro. Leurs enfants, gâtés par l’argent, prennent des habitudes désastreuses. Ils se suicident du haut du rocher de Monaco. La mer les jette sur le rivage à marée haute et les remporte à marée basse. La lune brille sur les vagues sinistres comme dans un poème de Hugo.

C’est pourquoi l’homme part en vacances à la recherche de la fraîcheur. Les vacances datent de la plus haute antiquité. Elles se composent régulièrement de pluies fines coupées d’orages plus importants. Ils attaquent à la mitraillette. La foudre tombe sur le clocher du village ; elle enflamme les toits de chaume, elle affole les taureaux qui se répandent dans les rues et chargent les hôtels où ils se prennent souvent dans le tambour de la porte, ce qui empêche tous les clients de sortir. Les clients sont furieux, on retarde le dîner. La flamme, les fauves, les portiers hébétés, le vieux berger foudroyé sous un chêne composent un tableau shakespearien.

Il arrive même parfois qu’il ne pleuve pas du tout. On aime citer, sur les côtes de la Manche, le cas fameux de M. Mac Corner qui, venu d’Édimbourg par gros temps, mourut d’insolation sur la plage de ses rêves. Le syndicat d’initiative, reconnaissant, lui fit élever une statue de bronze au moyen d’une taxe spéciale. Ce monument enseigne au touriste sceptique qu’il peut faire beau même pendant les vacances, et au touriste raisonnable que la chose n’est pas à souhaiter. Il représente M. Mac Corner presque nu, coiffé d’une casquette plate, armé d’une vaine ombrelle et entouré d’un jupon de bronze qui rappelle son pays natal. Il est étendu sur le sable. A côté de lui, sa valise en fibrine répand des produits écossais ; un médecin en jaquette, accroupi soucieusement, agite sans résultat une grande serviette-éponge. Sur le socle, un bas-relief de marbre représente d’un côté la Défaite d’Esculape, de l’autre le Triomphe du Soleil.

La femme se répand sur les plages. L’air iodé de l’océan lui purifie les bronches, le flot salin lui fortifie la plante des pieds. Elle séduit l’homme par ses coudes lisses, son visage « hydraté » de crèmes amincissantes, son soutien-gorge à bonnets compensés et sa nuque couleur de cigare. Ce ne sont que fanfreluches et nus améliorés. Le frivole quinquagénaire, ébloui par tant de charmes, cherche à briller de mille feux. Il perfectionne son crawl, il se bronze à l’excès, il force son talent, il ne fait rien avec grâce. Il meurt de congestion en faisant l’arbre fourchu. C’est généralement un homme grave, un peu ventru, à la barbe carrée, un père de famille important, un président d’association, quelquefois même un comptable modèle. Il laisse ses affaires en désordre. Sa femme, frappée dans sa tendresse et son budget, saura fort heureusement souffrir avec courage. Elle surmontera cette lourde épreuve par des mesures appropriées. Elle supprimera le vin de table et chassera le cousin pauvre. Elle se retirera dans un département modeste pour améliorer son train de vie. Là, une cuisine sobre, mais saine, des habitudes d’hygiène sévère, des légumes frais riches en vitamines C lui assureront une santé excellente, fruit d’une circulation parfaite. Elle n’aura que l’âge de ses artères. Elle élèvera dignement ses enfants.

On voit par là que la femme nous étonnera toujours par son courage et sa constitution robuste.

Et c’est ainsi qu’Allah est grand.

Alexandre Vialatte, La Montagne, 19 juillet 1966