chronique de la montagneDe grandes consolations me viennent par la jeunesse. Car la jeunesse a ramassé le flambeau. Le flambeau de la civilisation. Qui s’allume à celui de la grammaire. Je serai bientôt à l’âge du professeur Nimbus, qui est le bel âge pour ce genre de choses, l’âge où l’on commence à écrire une Théorie des épinoches ou un Traité des écrevisses qui ne rougissent pas à la cuisson, j’ai traduit, sans  désemparer (c’est trop dire, en désemparant, mais enfin le résultat est le même), quelque trente-six ouvrages allemands d’une littérature exigeante, j’ai donc fait l’un des rares métiers qui obligent un homme, par la nécessité de trouver des équivalents, à étudier dans les dictionnaires les mots qu’il connaissait déjà (ce que nul autre n’a de raison de faire) ; je sais cent belles choses sur le genre du mot moufle, sur le pluriel de garde-pêche, sur alvéole ou sur orge germée ; sur les moissons qui battent son plein ou battent leur plein suivant qu’on interroge Littré, Dupiney ou Grammaticus ; je connais des gentillesses exquises sur les exceptions d’exception aux exceptions de la loi du participe passé, bref je me suis gonflé d’assez de vent, de science blâmable, de notions incomestibles et de connaissances à oublier tout de suite pour pouvoir être parfaitement imbuvable en société de gens bien élevés. Et je viens de m’apercevoir seulement que malgré tant de ridicules j’ai toujours fait « ébène » du genre qu’il n’avait pas. J’appelais monsieur un végétal qui était une dame. J’avais rencontré l’oiseau Roc, le cocotier, l’arbre-à-pain, l’arbre-à-beurre, le fromager, l’avocat et le phylodendron, je n’avais jamais rencontré l’ébène. Ce sont des choses qui rendent indulgent pour les inconséquents qui écrivent « compte rendu » avec le trait d’union qu’il ne doit pas avoir. Les bras m’en tombent. Quand sait-on la grammaire ? A quel âge sait-on la grammaire ? Combien d’années faut-il pour savoir la grammaire ? On ne saura jamais la grammaire. On meurt sans savoir la grammaire. Dans les bras d’une faute de syntaxe. Tant pis pour elle. Et pourtant la grammaire… la grammaire, comment dire ? c’est comme le parapluie, c’est comme les progrès de l’industrie, c’est ce qu’on appelle la civilisation. Il faut y croire ; malgré les apparences. Où serait le plaisir ? Mais c’est comme l’horizon : elle recule à mesure qu’on avance. On y tend, on n’y touche jamais. La grammaire, c’est une asymptote.

C’est un mirage. Il torture l’assoiffé. Il y a pourtant des gens qui en ont bu toutes les eaux, qui ont vidé le puits pour ainsi dire. Ce sont des urnes de syntaxe, des vases de morphologie et des outres de bon usage. Ils en savent tout et ils discutent le reste, ils le pressentent, ils le devinent, ils le prévoient. Ce sont des hommes pâles avec de gros crayons qu’on rencontre dans les imprimeries. Ils corrigent sur le coin d’une table les épreuves encore toutes mouillées. Les correcteurs. On fait une faute, ils la corrigent ; on la maintient, ils la recorrigent : on l’exige, ils la refusent ; on se bat au téléphone, on remue des bibliothèques, on s’aperçoit qu’ils ont raison. Mieux vaut abandonner tout de suite. Ils savent tellement les fautes qui se font ou qui vont se faire qu’ils en ont fait un dictionnaire qui est une merveille, le véritable ami de l’enfance et de l’âge adulte, du fiancé, du soldat et de l’académicien. Ils prévoient vingt lignes d’avance le i de trop que le scrupuleux met à ayez. Ils savent au point qu’ils peuvent corriger les yeux fermés. Il y en a un, chez Plon, m’a-t-on dit, qui est aveugle. C’est le plus rapide. Quelquefois même, pour partir plus vite, il fait les corrections d’avance, dans une marge qu’on lui indique, et on imprime le texte ensuite, sur le côté. Il prend un livre, il le soupèse, il dit : « Voilà ; ça fait tant de grammes, tant de pages, tant de fautes. » C’est prodigieux. On ne le croirait pas si on le voyait.

Mais combien sont ces hommes savants ? Bien moins qu’on ne pense. Et quelquefois il y a des choses tellement subtiles, des difficultés si jolies, des embêtements si raffinés que même les plus savants y trouvent des choses à boire à côté des choses à manger. Et c’est pourquoi, comme j’adore la grammaire (je n’aimerais pas que ça se sache ; il ne faut pas le répéter), je suis allé trouver un homme considérable, un savant international qui nous représente dans les congrès et qui a écrit des choses immenses sur les temps faibles des verbes forts dans le grec de la moyenne époque, et les temps forts des verbes faibles dans le grec de la période d’après, avec des masses d’appréciations sur la période intermédiaire, bref un homme presque aussi savant que le professeur qui a écrit trois mille pages sur les nuances et sur les gouffres qui séparent le Rien du Je-ne-sais-quoi. Je lui ai demandé comment il fallait dire dans certains cas embarrassants, quelle était la tournure vicieuse, quelle était la tournure correcte. Il m’a répondu : « Cher monsieur, certaines personnes disent çi, et les autres disent ça. » « Mais alors… si je dis çi ? – Vous direz comme les uns. – Et si je dis ça ? – Vous direz comme les autres. » Je n’ai pas pu en tirer autre chose. Et depuis je dis comme çi quand je ne dis pas comme ça.

On voit par là que l’homme n’a aucun espoir de savoir jamais la grammaire, ou que si par hasard il l’apprend, c’est pour se garder de s’en servir, pour enseigner à n’en point faire usage.

Que deviendra-t-elle ? Il faudrait de nouvelles générations. Et c’est pourquoi je disais, au début de cette chronique, que de grandes consolations me viennent par la jeunesse. Je viens d’entendre en effet le petit-fils d’un ami (l’arrière-petit-fils de l’auteur des manuels de mathématiques dont on usait dans mon enfance), un jeune gentleman de quatre ans, dire à un de ses camarades, avec la petite voix haut perchée qui donne tant de charme au frais babil des enfançons :

« Et moi je te dis que tu es em… (bêtant ?), adjectif qualificatif. »

Une telle passion pour la grammaire dans un âge aussi insouciant m’a paru d’excellent augure.

La jeunesse ramasse le flambeau.

La civilisation est sauve.

Et c’est ainsi qu’Allah est grand.

Alexandre Vialatte, La Montagne, 13 février 1962