rivière aux oies

BRUITS DE MA TERRE 

JE suis chez moi, oui je suis chez moi. D’ailleurs je ne suis chez moi qu’ici. Pas de toit. Pas de murs. Je m’adosse à la forêt. Devant moi la Vienne coule et file plus loin que mes regards. A mi-pente on a creusé le village. Vu d’ici, entre mes pieds il est rouge et bleu, rouge de tuile et bleu d’ardoise. Une fumée mince oscille comme un peu plier. C’est chez le père Foussart.

Tout autour, l’air vibre de grillons et de mouches. Elles remontent de la rivière avec la brise. Elles nagent en plein courant comme les araignées sur l’eau. — Pourquoi me prenez-vous la main ? Je ne suis pas triste. Je suis ému. — Ah non ce n’est par la même chose. Il me semble que j’ai toujours été assis là à écouter passer le temps. Jusqu’à présent j’étais comme les écureuils qui roulent de feuille en branche. Aujourd’hui je me sens amarré pour l’éternité. Et puis, par la pensée, par les souvenirs, par les regrets je touche aux quatre points cardinaux. Je sais que mon grand-père arrache des pommes de terre au lieu dit « Le Poirier de Ribes » — donc à ma gauche. Ma grand’mère garde sa chèvre sur « La Chaume » — à ma droite. En bas, devant moi, dans le bourg, mon père veille sur la scierie, son décamètre à la main. Ils sont tous là vous dis-je. Ils me tiennent et je les tiens comme une boucle.

J’ai longtemps erré. Je me sentais diminué, incomplet. Je portais mon village en moi comme une maladie dont on sait qu’on va mourir. Je pensais que je ne pourrais jamais l’étreindre à nouveau, le reconnaître du regard, du pied, de la main.

Dès que je suis entré les chiens se sont mis à aboyer. Puis ils m’ont entouré et léché les mains. Les chats s’étiraient furieux sèment sur les murs. Ils ont regardé du coin de la paupière puis ont refait leur boule. Les poules et le coq qui piochaient le fossé se sont enfuis à toutes jambes et se sont engouffrés sous le portail en battant des ailes. J’ai retrouvé l’odeur de l’herbe, du bois vert, de la paille et de la bouse séchée. Odeur acre, intime et pénétrante. Odeur que je n’ai reconnue nulle part ailleurs car chaque village à son odeur — l’Auvergne, la Bretagne — et la mienne n’est pas la vôtre, allez, je la connais bien.

Que je l’aime ce village, à midi d’été quand il est chauffé comme un four à pain. Les coqs chantent le beau temps. Les poules sont enfouies jusqu’au jabot dans un trou de poussière et de fraîcheur qu’elles viennent de creuser. Toutes les heures elles en changent. Le chien grogne et chasse des mouches imaginaires. Le chat dort sur une vieille bascule, la queue pendante. En face, dans le taillis c’est un tapage assourdissant d’oiseaux et d’insectes. Il y a de tout : le moineau, le pinson, le geai porte-cloche, la pibole. On dirait qu’ils jouent au bilboquet avec leurs voix à se rattraper.

Cette nuit les crapauds chanteront entre les troncs comme dans une cathédrale. Les rainettes déferlent jusqu’au bord des fossés et au grand souffle apaisant venu de l’ouest passe sur la forêt, jusqu’à mes lèvres, jusqu’à mes dents, jusqu’à mon cœur.

J’aime même ce que vous appelez le silence. Il ne me pèse pas. Il tapisse en moi tous ces vides inconnus, tous ces vides oubliés comme des orties au coin d’un mur. Il comble tout ce qui, ailleurs, serait un manque, un signe de ma faiblesse. Ici je ne ressens plus aucun malaise. J’écoute ce clocher venu du bas qui semble sonner au fond de l’eau.

« Et ma peine s’envole, s’envole

Et ma peine s’envole au vent...

Maurice Fombeure (1932)