chronique montagne 2

Le vent se déchaîne et la neige tombe. La tour de Pise a oscillé. Un tourbillon a emporté la gare olympique de Grenoble. Au sommet du puy de Dôme, il a fallu chercher, avec des sondes, dans cinq mètres de neige, le chasse-neige qu'on avait laissé là depuis le matin.

En Suisse et en Autriche, les avalanches s'abattent. Les villages sont isolés. Le ciel est noir. Il a neigé à Jérusalem. C'est un temps où reviennent les fantômes.

Anna Novak est un de ces revenants: elle faisait partie à seize ans de ces troupeaux de femmes nues et chauves que les SS comptaient sur la glace, à six heures du matin, en hiver, dans les camps; des squelettes gardés par des chiens. Quelquefois, le chien les mangeait. Après leur avoir fait la chasse. Un cavalier obèse déchaînait son bouledogue, la femme courait vers la vallée. Après quoi on ne voyait plus rien. Ensuite le dogue revenait, tout seul. « Et il rotait. »

D'autres fois, c'était une gamine, une petite blonde en uniforme, qui abattait de son petit revolver une mère que sa fille ne voulait pas lâcher. D'autres fois, c'était le fouet qu'on donnait à une femme jusqu'à ce qu'elle crève au pied de son lit.

Voilà d'où revient Anna Novak. En quel état? J'en ai vu revenir. On aurait dit de vieilles poupées chauves, en caoutchouc décoloré. Avec trois poils blonds sur la tête, Un duvet jaune. Ni femmes, ni choses. Des objets à jeter. « Moi seule en suis sortie, écrit Anna Novak (car ses parents y étaient restés), chauve, pesant trente-quatre kilos, avec, outre la tuberculose, quatre ou cinq maladies mortelles. »

Elle fut sauvée par une idée fixe: elle voulait tenir son journal. Elle écrivait dans un gros carnet, tant qu'elle pouvait. D'autres fois, au revers des feuilles noires qu'on collait aux fenêtres pour le black-out ; quand elle pouvait en arracher. C'est ce journal que publie Julliard. Il en manque beaucoup de fascicules. Ce qui reste suffit. Elle y garde de l'humour, et une espèce d'espièglerie. Elle sous-titre Alice à Auschwitz. C'est Alice au pays des ogres. Tels sont les « beaux jours de sa jeunesse ». Elle a le courage d'en plaisanter.

Le pays des ogres ... Dans l'édition des Contes de Grimm qu'on nous faisait traduire au collège, il y avait la maison de l'ogre. C'était une ravissante chaumière envahie par le lierre et entourée de rhubarbe. Mais, dedans, se cachait l'épouvante, une qualité de peur qui dépasse toutes les peurs et que ne connaissent plus les adultes. Il faut remonter à des souvenirs d'enfant pour se faire une idée de l'horreur que cherche à distiller le camp d'extermination sous une apparence anodine. Il y en avait un qui restait, en 1945, près de Tüttlingen. Un petit, qui ne faisait que le détail. Même pas un camp d'extermination. L'extermination se faisait toute seule. On y travaillait à la mine, on extrayait du matériau pour fabriquer de l'huile de schistes. Les prisonniers entraient là par un trou et travaillaient dans la mine à plat ventre, le corps couvert de plaies brûlées comme par du sel. Quand le prisonnier sortait du trou, il passait sous le gibet, qui était à plusieurs places, au bord de la route, séparé seulement par du fil de fer. De l'autre côté de la route, il y avait un charnier où l'on trouva cinq ou six cents cadavres. La baraque avait l'air innocent d'une scierie, ou de quelque fruiterie jurassienne, parmi les prés, devant la forêt, au sommet d'un col, dans un paysage idyllique. On eût dit quelque affiche réclame du lait Nestlé.

On en voulait à la nature d'une telle indifférence ou d'une telle dérision.
J'ai vu juger les bourreaux de Belsen. Il y avait là Kramer qui cultivait ses roses derrière le crématoire (toujours les « maisonnettes fleuries ») et qui s'occupait de la fanfare (« Il fallait bien qu'on fasse quelque chose pour les jeunes filles ... »), et  Irma Grese, à qui eut affaire Anna Novak (« Je cravachais, disait-elle, mais je ne maltraitais pas ... ») ; et celle qui livrait une femme aux chiens « afin de montrer qu'elle pouvait faire aussi bien que les hommes » ... Comment se faisait-il que tant de gens mourussent ainsi à Birkenau ? « Parce qu'il y avait l'hôpital central », répondait Kramer. Et comment se faisait-il aussi que tous ces hommes, tous ces enfants et toutes ces femmes allassent à la mort sans protester? « Parce que, expliquait Hœssler, quand le camion était plein on enlevait l'échelle. » A quoi servait la chambre à gaz de Birkenau ?

« Je ne sais pas », répondait Kramer.

Les prisonnières, elles, le savaient. Et on le leur avait vite appris. C'étaient surtout des juives polonaises. On les avait logées, pour le procès, dans un château, gardé par des soldats anglais. Il était très difficile d'entrer. On y entendait des choses qu'on n'a plus entendues depuis les adorateurs de Baal. Encore Baal consommait-il bien moins d'enfants que les chambres à gaz et les crématoires. Quand on sortait de là, on n'était plus le même. On ne pouvait plus regarder sans une envie de vomir la fumée des cheminées d'usine sur ce ciel noir de l'Allemagne du Nord où la nuit tombait à trois heures. Lunebourg est au milieu de la lande. Et au centre il y a un uhlan, en bronze, ou en pierre je ne sais plus), avec son cheval tout entier.

Ces fumées noires sur ce ciel noir, qui furent des corps ... Où sont les âmes ? Elles reviennent sur la pointe des pieds dans le livre d'Anna Novak. Elles se promènent dans ce journal de fantôme. Elles zigzaguent comme des feux follets de l'Occident repu à l'Est couvert de sang où « cinquante ans de grossesse » tragique n'ont enfanté « qu'un avorton ». Dieu dira-t-il « d'essayer encore en se bouchant les oreilles pour ne pas entendre sa voix ? ».

Elle en est là de sa philosophie.

Et c'est ainsi qu'Allah est grand.

Alexandre Vialatte, Chroniques de la Montagne, 14 janvier 1968