Pour la petite Mina née ce jour...

L'automne est là. Voici les premiers froids. L'homme reste au coin de son radiateur sur son fauteuil en tubes de nickel. Il se rappelle avec horreur les grands feux de bûches qui salissaient toute la maison, la braise brûlante qui sautait sur le tapis, la flamme dangereuse qui venait lécher la jambe de bois du grand-oncle Emile, le fauteuil rigide dont la pauvre grand-mère finissait par prendre la forme. Aujourd'hui, au contraire, l'homme presse sur un bouton, un ressort joue et le fauteuil s'incline ; si bien que l'homme peut vivre sa vie obliquement par rapport au sol, tantôt à quarante-cinq degrés, tantôt à cinquante-six, tantôt même à soixante. Il en profite, il en abuse, il en tire une grande volupté. Son œil caresse avec amour le petit radiateur à eau chaude. Quel progrès sur la vieille cheminée du grand-père qui rôtissait les jambes quand on était tout près, mais devant laquelle on se gelait à deux mètres ! Le petit radiateur, au contraire, chauffera doucement toute la maison. Dès les froids officiels. Dès le 24 ou le 25. Dès que le syndic en aura donné l'ordre, après la réunion des copropriétaires. L'homme, d'avance, en frémit de plaisir.

En même temps, il écoute le vent. La tempête a été terrible. Je ne sais pas ce qui tombait ailleurs. Chez moi, c'était une cheminée. Ensuite il y a eu une fenêtre et plusieurs objets métalliques. Ensuite plusieurs morceaux du quatrième étage du grand immeuble qu'on construit devant mon bureau, un maçon, une truelle et un veilleur de nuit. Le vent les poussait comme un balai vers la rigole, ainsi que trois planches et un seau en plastique. En plastique jaune. A poignée métallique. Et c'est ce qui prouve bien que les maçons ne devraient jamais laisser traîner de truelle sur les maisons en construction. Et puis aussi qu'ils devraient bâtir autour des maisons qu'ils construisent des espèces de gros murs épais pour les protéger contre le vent et les empêcher de s'en aller avant que l'acheteur ait payé son trois-pièces. Une sorte de rempart, en pierre, qui entourerait toute la maison. Et que l'acheteur pourrait même garder, une fois la maison terminée; pourquoi pas, en payant en plus ? au prorata de la surface habitée ; ou de la surface offerte au vent. Il y a des gens qui ont des enfants peureux qui poussent des cris du fond de leur lit quand ils voient le mur qui penche vers eux, surtout si la fenêtre s'incurve. lls seraient ravis de cette espèce d'assurance contre les vents les moins violents (il ne faut pas demander l'impossible. Contre les tempêtes d'équinoxe on aurait des abris communs au fond de la cave. Elles ne durent jamais que quelques jours. Deux fois par an. On se ferait des amis). Qu'on ne croie pas l'idée tellement neuve. Il paraît qu'autrefois on a construit ainsi. On me l'a fait voir à la campagne. Dans des maisons très ordinaires. On commençait même par le rempart, par le gros mur. Et on le faisait tellement solide qu'on ne bâtissait même pas le mur de la maison; ce qui économisait de l'argent et qui ajoutait beaucoup d'espace. Car c'était ainsi le gros rempart, c'était le mur contre le vent, qui devenait pour ainsi dire le mur de la maison elle-même. Au point qu'on y perçait des fenêtres, des portes, voire des œils-de-bœuf ; et qu'on y ajoutait des balcons, parfois même des pots de géranium ; ou alors un pommier d'amour ; dans une marmite désaffectée. Comme aux murs des maisons modernes. Et ce mur (comment dire autrement ? ce faux mur ? ce rempart ? cette protection ?), ce mur résistait à la pluie ! On en a vu tenir des années contre la neige. Au fond l'idée avait du bon : un rempart, et pas de mur derrière ; au lieu d'un mur et d'un rempart devant, comme on sera obligé d'y venir s'il pleut encore avant la fin de l'automne. Le principe de la maison moderne est d'abriter quinze cents familles pour une saison ; le principe de la maison ancienne était de n'abriter qu'une famille, mais de l'abriter pour quinze cents ans. C'est à ce titre qu'il se défend. Tout ce qui est ancien n'est pas forcément ridicule.

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Quoi qu'il en soit, que faire au coin du radiateur quand le vent souffle et qu'on a peur du loup ? Je ne saurais trop conseiller de lire. Il y a des gens qui aiment ce plaisir à la folie. J'ai entendu parler deux dames. C'était la fête du mari d'une des deux. « Que lui offrir ? demandait cette épouse.  - Une cravate, proposait l'autre dame. - Il n'aime que celles qu'il a choisies. - Une boîte de cigares ? - Il ne fume pas. - Un livre ? - Il en a déjà un. » Et voilà. Je crains l’homme d'un seul livre. Un vrai passionné de la lecture ne lit qu'un livre dans sa vie. Mais lequel ? Je proposerai Sempé. Le dernier album de Sempé: Sauve qui peut !. Parce qu'il vaut les autres. Parce qu'il est adorable et bien réconfortant. Parce qu'il offre sur sa couverture un vrai tableau de la vie moderne : vingt affiches du métro, dans le couloir de céramique, qui vantent Pampo, le produit miracle, par le truchement d'athlètes hilares et de pin-up qui crachent le feu, au-dessus d'une longue brochette de clients du métro affalés, la journée finie, sur le banc, tout le long du couloir, usés, affreux, décomposés, parfaitement inutilisables. Imperméables à Pampo qu’ils ne voient même pas.

Parce qu’il aime les fleurs, les naufrages, les catastrophes, les importants, les conseils d’administration, les messieurs qui ont des gros cigares, et qu’il résume les plaisirs de la grande vie et les orgies de la Saint-Sylvestre dans une espèce de petit bonnet pointu dont il coiffe des personnes âgées, d’affreux jojos et des dames patronnesses.

Mais nous sombrons, comme son navire, dont on ne voit plus surnager, en morceaux, que la porte du cinéma et le guichet des réclamations au milieu des vagues de vingt mètres. « Sauve qui peut ! » Comme ses passagers, précipitons-nous à la nage vers le guichet des réclamations.

C’est bien tout ce que nous pouvons faire.

Et c’est ainsi qu’Allah est grand.

Alexandre Vialatte, La Montagne, 13 octobre 1964