kosocialHistorien, économiste, professeur à l'école d'économie de Paris, Thomas Piketty travaille sur les questions de répartition de revenus, des inégalités et de la fiscalité. Il est l'auteur des « Hauts revenus en France au XXe siècle » et coauteur de « Pour une révolution fiscale ».

« J'essaie de comprendre ce qui a vraiment changé dans la structure des classes sociales – et ce n'est pas un gros mot, « classes sociales » – depuis le XIXesiècle, qui est un peu le point de départ du capitalisme industriel et des grands traumatismes en matière d'inégalités.

On a aujourd'hui une structure de classes qui est tout de même un peu plus méritocratique, plus fondée sur la liberté individuelle et la justice que sur la filiation. Mais, par rapport à l'immense espoir méritocratique sur lequel sont fondées nos sociétés démocratiques, les transformations ont été plus limitées qu'on ne l'imagine souvent.

Et surtout, on assiste aujourd'hui à une vraie régression. Les privilèges de naissance et le patrimoine viennent concurrencer le capital humain, le mérite. C'est un type d'inégalité violent, que l'on croyait avoir dépassé. Je pense possible un retour des structures de classes plus proches du XIXe siècle que de celles des Trente Glorieuses.

Pour les générations nées à partir de 1960-1970, le monde est très différent. S'il n'y a pas d'héritage familial, si vous avez uniquement les revenus de votre travail, il y a de fortes chances que vous restiez locataire toute votre vie et que vous vous retrouviez à payer des loyers à des enfants de propriétaires.

Grosso modo, la moitié de la population hérite de rien ou presque rien, les 10% du dessus vont hériter de 500 000 euros et plus. Et les 40% du milieu héritent de 100 000 euros en moyenne.

Si vous n'avez pas un gros grain de sable qui s'appelle la fiscalité, on revient inévitablement à une société de rentiers. Au niveau mondial, la fortune des millionnaires augmente de 6 à 7% par an. Si vous prolongez ça et que vous avez une croissance économique de 1%, vous allez dans un mur.

Et la question aujourd'hui est : qu'est-ce qu'on a comme raison pour être optimiste, si on n'a pas des institutions démocratiques assez fortes, notamment via l'impôt, pour reprendre le contrôle de ce capitalisme patrimonial complètement fou. Si on n'agit pas, alors oui, le risque d'avoir des évolutions complètement divergentes entre groupes sociaux est très fort.

Il y a un très fort sentiment d'injustice sur la répartition des richesses, et en même temps une difficulté à passer à des solutions politiques de lutte… Il y a aussi une très forte résignation face à la mondialisation.

Le niveau de souveraineté démocratique n'a pas évolué, mais la réalité des échanges économiques et humains s'est mondialisée, et cette contradiction crée le sentiment d'impuissance face au politique.

L'impôt progressif est l'enfant des guerres, du chaos, de la violence, des conflits, pas de débats démocratiques rationnels. On avait le suffrage universel bien avant 1914 et on n'arrivait pas à créer l'impôt sur le revenu. Il a été voté le 15 juillet 1914, pas pour financer des progrès sociaux, mais parce qu'on avait besoin de recettes fiscales pour faire la guerre. Mais je reste optimiste et rêve toujours d'un dépassement rationnel et pacifique du capitalisme.

Je vois un très sérieux risque de sécession, non plus économique mais mentale et culturelle, d'une certaine élite.

J'étais très étonné au moment de la loi Tepa, en 2007, lors des débats de la reforme de l'impôt sur les successions. Christine Lagarde, alors ministre de l'Economie, expliquait que cela permettrait à une famille de transmettre un million d'euros sans être taxée. Elle ne se rendait pas compte qu'elle était en train de parler d'un tout petit groupe d'individus, sans doute très nombreux parmi ses amis, mais ultra-minoritaires en France.

C'est très nouveau qu'en France on soit dans cette rupture avec le réel dans le discours public et politique. Là aussi, il y a risque de sécession. »

Thomas Piketty à lire ici "La lutte des classes n'est pas morte"